Littérature & censure : au Vietnam, le mois d’avril est tabou

Littérature & censure : au Vietnam, le mois d’avril est tabou


Censuré … C'est l'histoire d'un livre, écrit en vietnamien, qui pour l ' instant ne se lit que sous le manteau. «Un Avril bien tranquille à Saïgon», qui a été publié dans une traduction en français, à l'air bien inoffensif, avec une couverture rétro et nostalgique.

Au Vietnam, pourtant, le livre a été interdit par la censure et retiré de la vente. Considéré comme «un livre réactionnaire» . L'éditeur a même dû payer une amende pour avoir osé l'imprimer.

"Donnez une chance à la paix": la guerre du Vietnam vue du côté des perdants

Pas de touche au grand roman national

Etrange paradoxe. Alors que le pays accueille le capitalisme à bras ouverts – on trouve désormais un Mac Do à Hô-Chi-Minh-Ville! -, le régime reste très chatouilleux quant il s'agit de toucher au grand roman national.

C'est ce qu'a osé Thuân, l'une des romancières les plus passionnantes de la littérature vietnamienne contemporaine. En attendant le tabou ultime: Avril 1975. Ce que nous, Vietnamiens de la diaspora, appelons la Chute de Saïgon. Nous nous engageons à adopter la formulation officielle et à respecter la libération. Une date bien plus controversée que celle de 1954 date de l'indépendance mais aussi des accords de Genève qui partageait le pays en deux.

La boîte à bouquins de Forestier: le vrai tournant de la guerre du Vietnam

Avril, le quatrième mois de l'année. Avril noir, comme l'appel de la diaspora vietnamienne américaine, qui le commémore encore aujourd'hui avec des drapeaux noirs en berne. Avril, glorieux symbole de la Victoire avec un grand V au Vietnam. Avril, mois maudit que Thuân symbolise dans son roman 4, qui revient, têtu et obstiné, jusqu'à l'écœurement. Provocant, déroutant, ironique, absurde, kafkaïen: le dernier roman de Thuân est tout ça, et encore plus.

Censuré au Vietnam, le dernier roman de Thuân vient de paraître en France. (c) Riveneuve

Romancière et traductrice, Thuân était une petite fille en 1975. Sa famille vient du Nord. Ce sont des «propriétaires capitalistes» nous explique-t-elle, mais qui heureusement ont «donné à la révolution» ce qui a permis de laver – un peu – leur pedigree . Après 1975, toute la famille déménage à Saïgon, devenue Hô-Chi-Minh-Ville.

[19799021] En 1979, je me souviens bien des brigades culturelles qui ont été envoyées dans les maisons pour brûler les livres. Nous, comme on vient du Nord, sur était préservés. On était dans le camp des vainqueurs … »

Des vainqueurs qui ont pourtant aussi la face sombre de la victoire: «Mon père m'en parlait. Il connaissait plein d'artistes et d'intellectuels qui ont été envoyés en camp de rééducation. »

Nguyên Huy Thiêp ne sortira pas du Vietnam

A l'école, la petite Thuân récite les textes de propagande.

On saluait le drapeau, sur chantait l'hymne. Et les 5 conseils de l'oncle Hô. Aimer sa patrie, aimer son peuple, travailler à l'école, bien travailler de ses mains, bien se réunir. Il y avait aussi des séances d'autocritique entre les élèves. Mais comme mes parents étaient des cadres venus du Nord Vietnam, là encore, c'était plus facile pour moi. »

"1984" toujours interdit au Vietnam

C'est l'époque où des millions de Vietnamiens tentent de fuir le pays. Beaucoup meurent, boat-people avalés par la mer. Interdiction d'en parler pour les proches restés au pays, d'après les fuyards sont considérés comme des traîtresses à la patrie:

Il y avait des secrets d'enterrements. Sur voyait des voisins qui pleuraient, des gens qui disparaissaient. Je me souviens que ma mère n'achète plus de poisson au marché. Une cause de tous les cadavres en mer … »

Un projet de fuite très cher. Il faut garder le secret le plus total:

Le risque d'être dénoncés était perpétuel. Pas que pour des raisons politiques. La police qui avait une famille qui fuyait avait forcément plein d'argent chez elle pour payer le passage …. Une cible idéale pour les rapines. »

La famille de Thuân n'envoie pas la fuite: trop cher, trop dangereux. En revanche, les parents rêvent d'envoyer leurs filles à l'étranger. Ce sera la Russie.

La Russie, c'était le paradis pour nous! Tout le monde rêvait d'aller à Moscou ou en Allemagne de l'Est »

Comme la plupart des Vietnamiens de cette génération, Thuân parle très bien russe. Elle décroche une bourse et une partie à Piatigorsk.

C'est la ville où sur envoyait les fous. Pouchkine et Lermontov ont été à l'asile, là-bas. Je suis arrivée en 1986, Gorbatchev était au pouvoir. J'étudiais Lermontov. Il y avait bien sûr de la censure, je n'ai jamais entendu parler de "Le Docteur Jivago" quand j'étais là-bas, mais il y avait déjà plus de liberté au Vietnam. »

En 1991, Thuân a quitté la Russie et en France, où la fête plus tard sa famille. Notamment sa sœur jumelle, Doan Thi Cam, spécialiste de la littérature contemporaine vietnamienne.

La France, ça a été un choc. J'ai relu toute notre histoire différemment. Découvert des livres comme "1984". Avant, je ne m'intéressais pas trop à la politique. Mes yeux sont ouverts, soudain. »

De Thuân, il faut lire aussi «L'Ascenseur de Saïgon», un polar modianesque drôle et absurde où la narratrice pourchasse un certain Paul Polotski, dont elle a trouvé la photo dans le journal intime de sa mère défunte, une enquête de fantômes en fantômes qui navigue entre le Vietnam sous la colonisation française et le Vietnam contemporain. Livre également censuré et amputé de larges passages:

Impossible de parler de la Corée du Nord de façon ironique … C'est notre grand allié, notre frère communiste. »

Bonnes nouvelles du Vietnam

Romancière, Thuân est aussi traductrice.

C'est passionnant et difficile de jongler entre les deux langues. En vietnamien, nous n'avons pas de temps, ni passé, ni futur. Et pas de pronoms personnels, je, tu, il. On utilise les mots caractérisant le rapport entre les personnes. Petit frère parle à grand frère. Enfant parle à mère. »

Thuân vient de terminer une traduction de «Mots» de Sartre et s'est aussi creusé la tête pour ces histoires de pronoms.

Je ne suis pas employeur le mot "moi" (mère) pour la mère de Sartre. Il n'a pas ce rapport mère / fils, de respect, de subordination. Je n'ai pas le "elle", plus neutre, à ma disposition. J'ai employé le mot "nang" qui pourrait traduire par "mademoiselle", qui suggère un rapport d'égalité. Pareil quand Sartre évoque son grand-père. Impossible d'employeur le mot "ong noi" (grand-père), qui suppute le respect, déférence, et qui est à l'antithèse de ce qu'exprime Sartre. J'ai délibérément employé le mot "Han", on peut traduire par "cet individu", qui est assez péjoratif et qui choque forcément un lecteur vietnamien. »

La traduction a pris deux ans et une été saluée au Vietnam, l'union des écrivains de Hanoi décernant même à Thuân un prix:

Je l'ai refusé. Ils ne font rien pour défendre notre liberté d'écriture et de publication. »

Thuân a aussi traduit Houellebecq:

J'ai traduit "les Particules élémentaires". Mais aussi "Extension du domaine de la lutte", par exemple. Celui-là, il n'a pas du tout marché au Vietnam car les gens, vu le titre, ont cru que c'était un manuel de propagande communiste. »

La romancière connait le système de censure par cœur. «En fait, c'est toujours un jeu entre certains éditeurs, courageux, qui tentent de faire passer certains livres. Parfois, ça passe. Parfois, ça casse. » Au Vietnam,« 1984 »de George Orwell est toujours interdit, même si on le trouve facilement dans les éditions clandestines pirates. Tout comme «l'insoutenable légèreté de l'être» de Milan Kundera.

«Le Sympathisant», roman de Viet Thanh Nguyen, Américano-Vietnamien, qui a obtenu le prix Pulitzer, a été traduit, mais son recueil de nouvelles, «les Réfugiés», a été amputé d'une nouvelle partie.

Viet Thanh Nguyen: "Hollywood est raciste"

Parfois, ils se plantent. Il y a trois ans, un éditeur malin avait obtenu une autorisation pour "la Ferme des animaux" d'Orwell, en faisant passer pour un livre pour enfants. Le livre a été imprimé, vendu … et ensuite dans le bureau de la censure s'en est rendu compte, ça a été la panique! Ils ont tout de suite retiré. »

Ah la censure …

Doan Bui

Un Avril bien tranquille à Saïgon, par Thuân
traduit du vietnamien par Yves Bouillén,
éd. Riveneuve, 187 p., 15 euros

L'Ascenseur de Saïgon, par Thuân
traduit du vietnamien par Janine Gillon,
éd. Riveneuve, 299 p., 15 euros.

 Doan Bui "class =" img-profil "/> </figure>
</footer></div>
</pre>
<p><br />
<br /><a href=Source link

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *