Michel Foucault ou la passion de l’insolite, par Jean Daniel

Michel Foucault ou la passion de l’insolite, par Jean Daniel


Au hasard des ruelles de Sidi Bou Saïd, sur les hauteurs de Tunis, on a rencontré dans les années 60 une sorte de samouraï frêle, noueux, sec, hiératique, aux sourcils d'albinos, au charme un peu sulfureux et dont l'avide et affable curiosité intriguait chacun. C'était Michel Foucault, alors professeur en Tunisie. Il écrivait L'Archéologie du savoir . Son autorité, depuis Les Mots et les Choses s'imposait déjà dans les cénacles parisiens. Clavel, notre Maurice, avait décidé que Foucault, c'était au moins aussi important que Kant. Mais dans ce village où il était heureux, personne ne connaissait pour autre chose que l'habitude de travailler à l'aube devant les grandes fenêtres de sa villa qui donnaient sur la baie, et pour sa gourmandise à aimer et à vivre au soleil. Il était, le plus discrètement du monde, homosexuel. Sans les rumeurs des petits voyous du village, personne ne s'en s'en douté. Cela étant, de toute façon, rien changé pour ce que soit dans cette société libre.

A chacun de mes voyages, j'allais chercher pour une promenade qu'il aimait longue, rapide, nerveuse. Il m'a fait entrer dans une pièce soigneusement maintenue dans la fraîcheur et l'obscurité, au bout de laquelle il avait une sorte de grande lumière surélevée où il mettait la natte qui lui servait de lit, natte que, comme les Arabes et les Japonais , il repliait dans la journée. Dans cette obscurité, son fils de bonze, ce fameux rire de mandarin qui lui coupait littéralement le visage, son regard décapant même quand il s'est prêté tendre, son comportement à la fois attentif et cérémonieux, tout dans lui m'a suggérait à l'époque débat intérieur entre une tentation aiguë de volupté et une évidente volonté d'endiguer cette tentation dans la transformation en méthode d'ascèse ou en exercice conceptuel. Je suis en même temps que je ne sais pas quel est le désir de faire, en somme, la philosophie des différentes histoires de la sexualité

Il arrivait que mon séjour à Tunis coïncide avec celui de Daniel Defert, fils intime. Nous allions alors tous sur une plage en forme de presqu'île que les dunes protégeaient de toute humanité. Dans ce désert imaginaire, une lumière à la fois ocre et lunaire rappelait à Foucault Le Rivage des Syrtes . Julien Gracq et Gide que son ami Roland Barthes redécouvrait avec complaisance. Dans ce décor, il dit fuir la philosophie; la littérature lui était un refuge. Je n'ai jamais pu deviner si c'était par sentiment d'inconvénient à l'égard d'une nature si caressée ou par peur de voir s'affaiblir la complicité savourée avec des amis non philosophes.

Philosophie et politique

La réponse que j'eus de lui à Paris ne me convainquit qu'à moitié. Quand je pensais que le ramener à ce que j'appelais philosophie il m'a fait observer que toute la philosophie s'épuisait dans le politique; que le philosophe à avoir le mieux compris cela, c'était Merleau-Ponty; et que si l'on ambitionnait une chaire dans l'Université fact était question qu'on lui donnait une, c'était une chaire de politique. Je m'inquiétais: qu'y avait-il de politique dans ses recherches? Il me répond: à peu près tout, à savoir que je paraissais ignorer le vrai sens du journalisme politique, le bonheur intellectuel de vivre le présent, la réalité qui est maintenant de l'épaisseur. Comment a-t-on un philosophe ayant un intérêt pour ce qui disparaît dans le moment même où l'on tente de l'appréhender? Et surtout, commenter une réflexion politique dans le vécu d'un présent qui charrie n'importe quoi, sans éliminateur d'une formation historique et d'une référence intellectuelle? Avec toutes ces questions, nous étions, selon Foucault, au cœur de la philosophie telle que la concevait désormais. Et si je lui disais mon égarement devant l'irruption de tel ou tel qu'évangile dans les interprétations et encore moins dans les concepts, il me répondait, par horreur de l'universel que c'était défini là qu'il il m'enviait. Peut-être être philosophe, je dirais même intellectuel, et renoncer à l'universel? Les réponses de Foucault que j'ai obtenu de vive voix et par lettre sont bien résumées dans un entretien qu'il est convenu avec Bernard-Henri Lévy et publié dans Le Nouvel Observateur . En attendant un extrait:

"Au cours du temps, la question de la philosophie à l'été:" Dans ce monde où tout périt, qu'est-ce qui ne passe pas? "Que sommes-nous, nous qui devons mourir, par rapport à ce qui ne meurt pas? " Ou, depuis le XIX e siècle, on ne cesse de se rapprocher d'une autre question: «Qu'est-ce qui passe actuellement et qui passe? Que sommes-nous, nous qui ne sommes peut-être rien d'autre, rien de plus que ce qui passe aujourd'hui? La question de la philosophie, c'est la question de ce présent qui est nous-mêmes. C'est pourquoi la philosophie aujourd'hui est entièrement politique et entièrement historienne. Elle est la politique immanente à l'histoire; elle est l'histoire indispensable à la politique. "

Journalisme du diagnostic

Mais comment une certaine conception-elle-justifier une option quelconque, un choix? Les journalistes, qu'ils soient en ou non conscients, sont nécessairement hégéliens en politique et kantiens en morale. C'est-à-dire qu'ils engrangent dans les jugent les rapports de force entre les Etats et ils se réfèrent aux impératifs catégoriques pour condamner ou louer les les différents individus. On ne se trouve pas dans notre métier de concilier le sens donné à l'histoire et les injonctions du «ciel étoilé». Mais Foucault, au surplus, tout en paraissant un journaliste comme le nôtre aspirait à une vision culturelle du politique, à l'éthique l'universalité et réduisait l'histoire aux histoires. Sur ce point encore, Foucault a répondu dans Le Nouvel Observateur demandant mille conversations que nous avons eues eues:

"Je pense que les intellectuels doivent renoncer à leur vieille fonction prophétique." Et par le biais de qui je ne pense pas seulement à leur prétention à ce qui est passé à la fonction de législateur à laquelle ils ont longtemps aspiré: Voilà ce qu'il faut faire, c'est ce qui est bien, c'est là où je suis. Le sage grec, le prophète juif et le législateur romain sont toujours des modèles qui hantent ceux qui aujourd'hui font profession de parler et d'écrire. les inepties et les contraintes du présent les points de faiblesse, les ouvertures, les lignes de force, celui qui, sans cesse, se déplace, ne sait pas au juste où il sera ni ce qu'il pensera demain car il est trop attentif au présent […] "

Soit. Je voulais bien. Mais alors pourquoi témoigner? Cela expliquait bien son gauchisme, son goût de la subversion intellectuelle, et ce qu'il dit plus tard à Clavel: "Certains voudraient réprimer." Claveles dit, lui, il faut, aujourd'hui même, vivre autrement le temps " Mais ce journalisme du diagnostic transformé en histoire des comportements pour viser l ' archéologie de la politique tout cela constituait une démarche qui ne rendait pas compte de mon Michel Foucault lui-même, toujours prêt à parler et au risque. J'ai mis longtemps à utiliser cette passion de Foucault pour l ' instant et ce qu'il projetait dans le journalisme politique. Au moment où j'ai cru le rejoindre, quelques déconvenues, en particulier iraniennes (notre erreur commune sur Khomeyni), et une horreur de l'écriture-spectacle le firent se détourner des médias. Jamais de ses amis.

Nous sommes contents d'être de ses amis, profitant de la vigilance attentive de ses égards, de l'exigence parfois cruelle de son jugement; de l'ampleur, de la vastitude, de la force insolite de son intelligence. Depuis Bergson, aucun philosophe ne s'est jamais jamais aimé de bien écrire, et la langue de Foucault était somptueuse; mais, de plus, la conversation avec lui avait don enchanteur et redoutable: elle donnait à l'interlocuteur la complète illusion de devenir intelligent. Raymond Aron intimidait par sa capacité souveraine à discerner, à extraire, à classer, à juger. Sa supériorité excluait. Foucault invitait à aider dans sa recherche déroutante. Avec lui, sur séparait, dissociait, déconstruisait pour aborder les rives de fleuves inconnus et limpides mais dont le cours ne s'arrêtait pas. On était rassuré par Aron; Aimé et enrichi par Foucault. Ce dont je serai le plus privé, c'est de ses attentes. J'étais comblé qu'un homme que j'admirais tant crût pouvoir attendre, et si continûment, quelque chose de moi et de mon journal. Voici que ce regard de l'amitié et de l'exigence me manque déjà – douloureusement.

J.D.

Texte paru dans "Les Miens", collection Folio.

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