Jean Echenoz : “Relire mes livres ? Oh non, c’est atroce”

Jean Echenoz : “Relire mes livres ? Oh non, c’est atroce”


Premier auteur vivant avoir les honneurs d'une exposition au Centre Pompidou, Jean Echenoz aussi le premier surpris. Rien ne fait pouvoir. Pas plus cette consécration que le prix Médicis reçu pour «Cherokee» en 1983 ou le Goncourt obtenu en 1999 avec «Je m'en vais»

A 69 ans et plus avec une quinzaine de livres à son actif, cet écrivain qui a influencé toute une génération, de Tanguy Viel à Julia Deck, doute toujours: de lui-même, de ce qui pourrait devenir tic d'écriture ou de système, de tout ce qui menace le figer, de qui aime passer d'un genre à l'autre, de l'ample livre d'aventure (le Méridien de Greenwich) au romain d'espionnage délirant («Envoyée spéciale») en passant par la biographie ascétique («Ravel»).

Echenoz s'expose à Beaubourg: on est allé faire un tour

«Il faut que ça bouge sinon je m'ennuie» nous explique-t-il la rencontre chez lui, à Paris. Sur le manteau de la cheminée, un globe terrestre figure idéalement ce goût pour le mouvement. Circulaire de préférence.

Pour autant, la conversation est loin de tourner en rond. Echenoz possède une élégance d'élégance britannique, cet art de l'euphémisme – ou de la litote – teinté d'une légère et délicieuse ironie. Pour Bibli O bs, il revient sur ses influences, ses méthodes de travail, ses rapports avec son éditeur Jérôme Lindon. Un échange seulement interrompu par la sonnerie de son téléphone, qui reproduit l'hululement d'un fantôme de dessin animé.

Bibli O bs. Dans quel état d'esprit avez-vous cette exposition?

Jean Echenoz. C'est un peu curieux. En général, sur les expositions aux écrivains morts. C'est comme une photo de ce que j'ai pu faire depuis toutes ces années, mais une photo que je n'ai pas eu prix moi-même.

Vous vous reconnectez quand même des choses, non?

Oui, je retrouve des choses. Des papiers que j'avais oubliés. Des vieux brouillons. Ou ce bout de conversation téléphonique avec Jacques Roubaud que j'ai noté et complètement oublié. Ça m'a touché le revoir.

Vous rappelez-vous, par exemple, pour écrire «cherokee», vous aviez élaboré un système de fiches avec des codes couleur correspondant aux différents personnages?

Oui. C'est tout simple: il y a eu mal de personnages, je ne voulais pas me perdre et je souhaitais qu'il ait une sorte de fréquence dans leurs apparitions. Mais c'était très empirique. Je ne l'ai plus fait après, d'ailleurs.

L'expo Echenoz en 11 images

Cela vous amusait, de concevoir des architectures complexes?

Sûrement. Mais je crois surtout que j'en ai besoin. J'en avais envie. J'aimais bien inventer des profils et reprendre des figures un peu typées, en empruntant aux panoplies de certains genres.

Quelles leçons avez-vous guidé dans vos premières livres?

Toutes les conférences ont joué un rôle, à des degrés divers. De Stevenson à Raymond Queneau, en passant même par des auteurs qu'on ne lit plus comme Jacques Audiberti. Mais de toute façon, au départ, ce que je voulais, c'était aller du côté du roman noir. Et puis je suis rendu compte que ça partait dans une direction un peu imprévue … Ils ont voulu pas voulu de moi à la Série noire.

Vous auriez aimé être publié dans la «Série noire»?

Dans les années 1970? Ah oui, bien sûr. Le roman noir, c'était vif et rien à voir avec la dimension expérimentale de la littérature de ces années-là. Une partie de Patrick Modiano, il ne se passait pas grand-chose. Enfin, il me semble.

Et du côté du roman noir, qu'est-ce qui vous plaît particulièrement?

Oh, les grands classiques: Raymond Chandler, Dashiell Hammett, David Goodis, Horace McCoy …

A la fin de l'exposition figure une très belle lettre de Jean-Patrick Manchette. Vous étiez proches, ou vous avait-il surtout des affinités littéraires?

Affinités littéraires, je ne sais pas, mais ça a été très important pour moi, Manchette. Il y avait chez lui le côté très vif du roman noir, un mélange de sophistication et de fausse gaucherie, et puis un humour, une forme d'autodérision, de drôlerie … Mais j'ai pas mal radoté sur Manchette. Il se trouve qu'un peu à l'aveuglette je lui avais envoyé mon premier livre («Le Méridien de Greenwich», ndlr) et il avait écrit quelque chose de très gentil je ne sais pas où. Ça m'avait un peu surpris, car il était résolu contre tout ce qu'il appelait «la littérature d'art». Après on s'est un peu fréquentés, oui, on se voyait de temps en temps.

"Je me demandais s'il n'allait pas loucher"

En visitant l'exposition, avez-vous appris des choses sur votre travail qui ne vous avait pas sauté aux yeux? Gérard Berthomieu.

Oui. Il a aussi trouvé qu'il avait dans mes livres beaucoup de gens qui louent … Ça, je ne l'avais jamais remarqué. D'ailleurs ça m'embête un peu, parce que dans ce que j'écris en ce moment, j'ai un personnage qui … enfin, disons que je me demandais s'il n'allait pas loucher.

Pour le reste, qu'ils soient universitaires ou pas, les livres réinventent ce qu'ils lisent. Une fois, un type m'a raconté une scène d'un de mes livres qui lui avait beaucoup plu. Je ne reconnais absolument rien. Au bout d'un moment j'ai remarqué qu'il avait changé le sexe des personnages, et l'endroit où ça se passait. Mais j'étais très content qu'il ait réécrite à sa façon.

Modiano-Echenoz: la rencontre

De façon générale, vous pouvez utiliser votre lecteur: vous vous adressez souvent à lui dans les romains eux-mêmes …

Pas toujours. Je l'ai fait dans le dernier ( «Envoyée spéciale» ndlr) parce que j'avais envie qu'il ait une espèce de caméra supplémentaire. Ou plutôt une dimension en plus, pour donner du relief.

Gérard Berthomieu, toujours lui, dit qu'on peut voir un hommage à «Jacques le Fataliste» de Diderot, qui serait un de vos maîtres.

Ah ça oui. Je suis émerveillé par cette mobilité, cette liberté extraordinaire. C'est vraiment une grande invention … Je l'ai lu de nombreuses fois. Et comme je vais mal, je le rachète.

Y a-t-il d'autres livres, comme celui-là, vers quoi vous revenez régulièrement?

«Bouvard et Pécuchet ». Chaque fois c'est une conférence différente. Ça peut être un drame, ça peut être une farce. Même si à la réflexion, c'est plutôt un drame.

D'ailleurs l'exposition cite des textes où vous parodiez discrètement le début de «Bouvard et Pécuchet ».

Le rythme de la fin de l'éducation sentimentale est tellement beau … Ce n'était pas juste une parodie. Il se passe plutôt de reprendre les choses et de transformer un peu.

Vous avez parlé de l'humour de Manchette. C'est aussi, l'exposition le souligne bien, une dimension très présente dans votre œuvre …

Ce n'est pas inintentionnel, en effet. Je préfère mettre les choses à distance, donc il a des effets de drôlerie. Enfin, je ne sais pas, c'est présomptueux de dire qu'on peut être drôle. Le rire est tout le temps présent chez Flaubert, chez Proust, chez Beckett, chez Dickens …

«C'est Flaubert le patron»

Peut-être un peu moins chez les auteurs français contemporains?

Peut-être moins, oui. Chez Faulkner, ça n'est pas flagrant non plus. Mais le rire ne me parle pas n'est pas rire de plaisanterie, c'est un rire de … de jouissance.

L'autre grande hypothèse qui organise l'exposition, c'est l'idée que tous vos livres reposent sur un mouvement, mais un mouvement qui tourne en rond, avec des personnages qui finissent toujours par revenir à leur point de départ. Un point est-ce conscient et délibéré chez vous?

C'est conscient depuis le début. J'aime les systèmes circulaires, c'est vrai. Il est d'ailleurs que je me batte contre ça, que ça ne devienne pas un système, justement. En même temps, je ne suis pas sûr que ça soit vrai pour tous mes livres. Il y a une espèce de clôture qui a rejoint le point de départ, mais avec le plus de mouvement possible parce que j'ai besoin que ça bouge. Sinon je m'ennuie.

Et vous même, êtes-vous plutôt quelqu'un de sédentaire ou quelqu'un qui bouge beaucoup?

Je suis un très mauvais voyageur. Une fois, je suis partie en Inde en repérage pour un de mes livres. Mais je ne suis pas sûr que ça soit une très bonne idée d'aller sur place. On se trouve prisonnier de la réalité des lieux, ça peut brider un peu les choses. Alors que si on prend un lieu sur lequel on se documente, on peut essayer de le réinventer.

C'est pour ça que, je ne suis pas vraiment un maniaque de la documentation, mais j'aime bien accumuler des informations … Des images, des récits, des photos, des films, pour récolter le plus 'indices et construire un décor le plus fidèle possible, mais avec une place pour l'imagination.

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Est-ce qu'une image, comme les cartes postales qui sont exposées, peut être le point de départ d'un livre?

Je ne sais pas … Pour «Envoyée spéciale», je voulais un personnage du côté du Parc Monceau. J'ai vraiment eu besoin d'aller traîner par là pour trouver l'immeuble où il a habité. Il fallait que ça soit exposé au sud, un immeuble un peu haussmannien. J'ai fini par le trouver. J'ai même fait des photos qui ne m'ont jamais servi à rien. Une fois que je l'ai trouvé, ça ne m'intéressait pas du décrire. Simplement, c'était une espèce de base: il faut que mon personnage soit habité cet endroit-là. Ça fixait quelque chose.

"Les éditions de Minuit m'impressionnaient"

Jérôme Lindon a-t-il joué un rôle important dans la façon dont votre s'est s'est formée?

Il a été le seul à accepter mon premier livre. Il n'intervenait pas tant que ça. Sauf pour un livre, il m'avait dit: «Vous pouvez garder la fin comme ça si vous voulez, mais peut-être qu'il serait moyen de faire autrement. trouvé son idée pas bête, et changé un peu les choses. On parle sur les répétitions, la ponctuation, des choses de détail, mais c'est tout. Maintenant que n'est pas là, ça passe à peu près de la même façon avec sa fille Irène. On discute un peu, mais surtout sur les petites choses que je n'avais pas vues.

Au départ, les éditions de Minuit n'obligent pas forcément votre tasse de thé. Vous trouviez que c'était trop austère, trop sérieux …

Non, c'était une maison un peu intimidante, assez chic, assez snob. Dans les années 1970, elle incarnait une image très noble de la littérature: c'était Beckett …

Ça vous impressionnait?

Ça impressionnait tout le monde! Et comme moi j'étais parti pour faire le roman policier, je m'étais dit que ça ne devait pas être dans les goûts de Lindon. Je ne sais pas ce qui lui a pris, en tombant sur mon premier livre.

Vous a-t-il dit ce qui a été retenu son attention?

Je ne dirais pas qu'il était enthousiaste. Il est l'être, mais ce n'était quand même pas exactement sa façon d'être. Peut-être a-t-il été trouvé quelque chose qui lui plaisait et qui soit un peu, c'est présomptueux de la dire, renouveler les choses.

Pourquoi pas «renouveler», justement? Il ya désormais, avec Tanguy Viel ou Julia Deck, une sorte d'école échenozienne au sein des éditions de Minuit, et même en-dehors avec le premier roman de Pierre Demarty, «En face» – le nom de son personnage principal était l'anagramme d'Echenoz.

Quelquefois sur moi parle de livres qui font penser à ce que je fais, mais quand je lis, je ne m'en rends absolument pas compte. Enfin, tant mieux … si ça peut servir à quelque chose.

Julia Deck, la révélation de Minuit

Vous lisez beaucoup de écrivains en activité?

Je lis ce que publie Minuit, parce que je suis les livres. Des choses chez P.O.L aussi … Et puis je lis le peu d'auteurs qui sont aussi des amis: Olivier Rolin, Pierre Michon, Olivier Cadiot … J'aime beaucoup ce que fait Cadiot. Je suis très content qu'il soit présent dans l'exposition. Ce qui ne ressemble à rien, ça joue à la fois sur la fiction, le travail poétique, la réflexion, c'est d'une vivacité extraordinaire, d'une grande intelligence. C'est mobile, c'est contradictoire, c'est très fertile ce qu'il fabrique …

De tous ces livres que vous avez publiés, et en-vous-même que vous aimez particulièrement.

Oh, je les ai faits. Je n'en ai pas vraiment de préférence.

Les relisez-vous?

Mes vieux livres? Oh non. Ça c'est atroce.

Vous disiez être en train d'écrire un nouveau livre …

Oui, j'essaie …

Comment se rappeler d'une marche, chez vous, le désir d'écrire?

Souvent, il m'arrive d'écrire une page de trentaine, que je trouve absolument catastrophique et que j'abandonne. Je vais me passer des mois en moi disant que je devrais faire autre chose. Puis faute d'autre choisi, je les réprimande, et je me dis après tout … Là quelque chose s'enchaîne, des articulations possibles … Et quand le plaisir revient, comme une espèce de familiarité … Ce n'est pas facile à expliquer.

Vous écrivez à la main?

Je prends des notes. Mais rapidement, maintenant, tout est intégré dans l'ordinateur. Je ne fais plus de première version manuscrite.

Et vous retravaillez beaucoup ?

Oui. Il y a des versions successives.

Les gardez-vous?

Non, j'imprime une version. Puis, si j'ai des choses à modifier, je retape tout à partir de papier. Ce qui fait qu'il y a dans la machine les différentes versions successives. Corriger sur écran donne beaucoup moins de liberté que de reprendre. Même si sur l'impression qu'une phrase est bien, c'est mieux de la recopier pour s'en assurer.

Vous avez une version imprimée, que vous retapez intégralement en apportant des modifications.

Oui. Et après je réimprime et je recommence.

Echenoz, Ernaux, Laferrière … les écrivains savent-ils lire

Et … il peut y avoir beaucoup de versions comme ça? Pour «14» par exemple?

Je ne sais pas. Quatre ou cinq.

Vous lisez à haute voix comme Flaubert pour voir si ça sonne?

Non, lire silencieusement est tout à fait suffisant pour entendre, je crois. Et puis je trouve trouver ridiculement …

Personne ne vous verrait!

Oui, mais moi je me verrais!

C'est vrai qu'on imagine assez mal gueuler vos textes, tout seul dans votre appartement …

Non, moi non plus.

DIAPORAMA. L'expo Echenoz en 11 images

Propos recueillis par Grégoire Leménager et Elisabeth Philippe

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator .
BPI, Entrée rue Beaubourg, 75004 Paris.
Jusqu'au 5 mars 2018.

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