L’art de Jeff Koons ne doit pas être associé aux attentats

L’art de Jeff Koons ne doit pas être associé aux attentats


Par un de ces hasards objectifs dont la micrographie des villes est coutumière, à 400 mètres de l'esplanade du Palais de Tokyo et du Musée d'Art de la Ville de Paris, où la municipalité envisage d'installer Jeff Koons – un bouquet de fleurs tenu par une main féminine – se trouve le fameux tunnel du pont de l'Alma. En surface se dresse la Flamme de la Liberté, une réplique à l'échelle de la marque que la Liberté éclaire le monde. Conçue par Auguste Bartholdi en 1886, la sculpture monumentale, offerte par le peuple français, en contribuant à la mythologie d'une ville, New York, et d'un pays tout entier, les Etats-Unis.

Cent ans et plus tard, en 1986, la torche parisienne, le cadeau américain, l'hommage à l'initiative française. Le 31 août 1997, Lady Diana et son compagnon à la mort dans le tunnel; les fans de la princesse adoptent la flamme pour lui rendre hommage: fleurs, ex-voto, inscriptions diverses. Retour à New York, les Twin Towers ont disparu dans l'attentat majeur mais la statue de la liberté s'habille toujours devant Manhattan. A quelques mètres du trou béant de Ground Zéro, que trouve-t-on? Une sculpture de Jeff Koons, Balloon Flower (rouge), installée en 2013. Que de symboles et la mort violente à tous les coins de rue. C'est à se demander s'il n'existe pas une transatlantique de l'aménagement urbain. Mais laissons-là ces anecdotes sémiologiques de voirie municipale.

L'art contemporain est-il nul?

Monstre rusé

Des morts, des centaines de vie bousillées, une infirmité infinie, une haine de la liberté de penser et d'exister, une insulte à ceux qui se cachent à l'islam, et des mesures de sécurité qui empoisonnent la vie quotidienne des millions de personnes, des flics au bout du rouleau, un malaise dans la société, etc … Quel rapport avec un bouquet de fleurs de Koons? Aucun, si ce n'est celui que veut établir l'intéressé et ses ambassadeurs. Mais qui sont ces gens qui ont laissé entendre que l'installation de cette sculpture de 27 tonnes était envisageable? Comment les initiateurs et les partisans du cadeau peuvent-ils estimer qu'il s'agit d'une initiative juste?

«Tout est symbolique parce que tout est symbolique» affirme la critique d'art Bernard Lamarche-Vadel. Voilà c'est dit. Il y a comme cela les actes, les comportements, les manières d'être qui s'imposent à vous sans hésiter à réfléchir plus loin. Ça ne se fait pas! Que faut-il avancer comme arguments pour refuser le présent? A la limite, il n'en existe pas. Dire oui ou non dans ce type de situation est si une affaire de conviction intime que les explications des uns et des autres apparaîtront bien fastidieuses. Ceci étant, essayons quand même d'apporter quelques éléments d'analyse sur l'œuvre de Jeff Koons; il sera bien après la confirmation de la conviction, dans un sens ou dans l'autre.

Mais que cherche les artistes contemporains?

Vous n'aimez pas Jeff Koons? Il n'y a pas de problème. Il est, que vous vouliez ou non, les grands artistes des années 2000. Son œuvre cristallise tous les chagrins de l'époque: le capitalisme financier, l'ennui, la misère sexuelle, le courant dominant et aussi la fin des utopies de l'art moderne. À la fin de l'histoire, l'idiotie de l'art moderne accouche d'un
monstre rusé. A qui la faute? Certainement pas au héros de cette aventure. Laissons Duchamp, R. Mutt & Compagnon en paix! Admettons la perfection du crime! Mais aussi pour laisser Koons installateur son monument «l'œuvre créée comme symbole de souvenir, d'optimisme et de relance, pour surmonter les terribles événements» ?

Il y a plusieurs fois attentats, mais il n'en est pas un en définitive. Et l'on dit très bien ce qu'ils signifient. Que l'art se préoccupe des tragédies de l'époque, c'est effectivement dans ses attributions les plus élémentaires; il fait la preuve avec plus ou moins de talent, c'est affaire de jugement de goût le plus souvent. Mais la question concernant l'hommage koonsien n'est pas esthétique et morale, elle est symbolique comme dit plus haut. Elle concerne ce que l'on est mis en place ou pas pour mettre un symbole sur les faits pour leur donner une gravité mémorielle. Le monument soulève les morts et les vivants. Ainsi, dans l'ordre symbolique, les vivants sont déjà morts, et les morts sont toujours vivants.

Esthétique du cynisme

Koons est un parfait représentant de ce que l'on pourrait appeler une esthétique du cynisme. Ce n'est pas bien d'être cynique. Oui, mais bon! Il n'y a pas d'art que des postures. Les artistes sont passés au fil de l'histoire de l'art des personnages conceptuels. Koons a décidé d'incarner un état pathétique de la société; c'est son oeuvre! En d'autres termes, il est cynique pour le besoin de la cause, certains jugeant la bonne, d'autres mauvaises – en fonction de leurs propres buts et de leur conception de l'art

Qu'y a-t-il de cynique dans son entreprise? Les œuvres? Non, on peut faire tout ce que l'on veut que les chevaux de Troie – dixit l'artiste: «On ne sait pas ce qu'il y a dedans» . Le cynisme de Koons est dans la double fonction: le commerce et la générosité, dans le double langage, dans cet art consommé par les fadaises de marketing sur l'optimisme, la réussite, la démocratisation culturelle, l'art qui exclut personne, le rétablissement, et d'assener des vérités que l'on trouve dans les publications réservées aux amateurs qui font l'effort de documenter. «La foule est mon ready-made» «L'art et le luxe sont les chiens de garde de la haute société» . La perversion est chez Koons crânement assumée mais pour les initiés, et c'est louable en tant que personnage artiste synthétique du conceptualisme, du minimalisme et du popisme.

Le non-art contemporain en 6 dogmes

Cet usage du double langage est ce par quoi on peut définir précisément le cynisme de l'époque. Cette maladie de société aboutit à l'entreprise des machines à communiquer; par le simple fait qu'elles existent, celles-ci obligent tout personnage public à cabotiner, à redire tout le bien qu'il pense de lui même et de l'amour qu'il porte aux autres. Nous sommes accablés de bons sentiments alors même que l'usage de la vie avec nous chaque jour que les rapports humains ne sont pas tendres. Douteriez-vous que ce double langage sévisse partout? En art aussi – mais sur le registre de la parodie. C'est comme ça, il est des moments où l'art est dans l'obligation formelle de se fondre à crever dans ce qu'il veut représenter.

Ainsi le défi de la mimesis pour l'artiste peut-il aller jusqu'à vouloir disparaître dans le tableau de la réalité. Non pas peindre des pommes ou des poires mais devenir des pommes ou des poires. Quant aux fleurs qui reposent sur l'ensemble de son oeuvre funéraire, il n'a pas été déclaré à propos de son grand vase, un autre bouquet plus chatoyant:

Il y a 140 fleurs, elles sont très sexuelles et fertiles, et en même temps, ce sont 140 culs ».

Violence symbolique

N'y a-t-il pas une violence symbolique pour un artiste comme Koons à venir se soucier des victimes des attentats? La liberté assassinée par les terroristes n'est pas la liberté du capital financier qui est la mienne la civilisation occidentale. Il est certes pas un des acteurs de la dérégulation mais il a su tirer profit en faisant montre d'un opportunisme saisissant. Très bien. Va donc pour une sculpture de Koons à Paris, mais aussi pour honorer ceux qui sont morts et par contiguïté à ceux qui restentont dans la douleur jusqu'à la fin de leurs jours et ne peut raisonnablement penser que leurs valeurs ne sont pas celles de l'homo festivus version Financial Art.

Ou alors il faut le faire, mais en supposant jusqu'au bout de son œuvre le geste. Un bouquet de fleurs sur une tombe, quoi de plus évident! Encore: la singularité de Koons est d'avoir construit une œuvre allégorique de notre épuisement métaphysique. Là est une contribution à notre psychanalyse collective: le sexe, l'argent, l'adulescence, etc – sinon elle n'a aucun intérêt, l'artiste ne s'en cache pas d'ailleurs. Cette controverse de l'installation et de l'hommage pose in fine la question du libéralisme, du genre de nos Lumières et des formes esthétiques que l'institution est disposée à lui donner au nom de l'art. Il y a des cadeaux qui désarment symboliquement le destinataire – à moins que le soit déjà, et en ce cas, le cadeau devient le miroir de sa faiblesse.

Ce que l'art fait à notre cerveau

Dans cette hypothèse du pire, on pourrait comprendre que certains aient la frivolité de l'association aux attentats. Et l'œuvre ainsi justifiée devient le monument de notre modernité fatiguée d'elle-même. L'œuvre de Koons n'est pas le symbole d'une liberté éclairant le monde mais le signe pathético-esthétique d'un libéralisme financier jusqu'au-boutiste qui finit par ruiner l'utopie politique dont il est issu. Rien de plus édifiant qu'un monument; le refus n'est ni esthétique, ni moral; l'art de Jeff Koons, en vertu et en vice de ce qui est, ne doit pas être associé aux attentats – pour des raisons symboliques.

Didier Vivien
Maître de conférences, Lille 3.

Publication sur le sujet:
Esthétique d'un trader
Sens & Tonka, 2014

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