KGB, révolutions et coup de génie : quand Milos Forman nous racontait sa folle vie

KGB, révolutions et coup de génie : quand Milos Forman nous racontait sa folle vie


Il était le plus grand cinéaste d'un pays qui n'existe plus. Milos Forman est mort ce samedi 14 avril à 86 ans . Il a signé à moins deux chefs-d'œuvre, «Au feu les pompiers» et «Vol au-dessus d'un nid de coucou», un survécu à deux dictatures (nazisme et communisme) et, exilé, une eu une carrière magnifique: "Cheveux", "Amadeus", "Valmont", "Larry Flynt", "L'homme sur la Lune", "Les Fantômes de Goya".

Ses débuts ont été hasardeux: dans la Tchécoslovaquie d'après-guerre, sous la surveillance des apparatchiks du Parti, il n'était pas facile de faire des films "non conformes". Et pourtant … Les années 60 sont une extraordinaire explosion de talent à Prague. Ce printemps fut de courte durée: les chars soviétiques, en août 1968, mirent fin, avec une brutalité extrême, à toute velléité de liberté.

Milos Forman était un raconteur. Avec de grands gestes de main, un verre de cognac en main et un cigare en bouche, il était capable de traverser la nuit à grands coups de rires et de souvenirs. Lorsque nous avons revu ses films tchèques, nous avons été frappés par son sens de l'humour, sa vitalité, et cette façon unique d'observer la nature humaine, poignante et absurde. "L'as de pique", "Les amours d'une blonde" et "Au feu, les pompiers" forment une trilogie délicieuse. Milos Forman était un contrebandier de génie. En 2010, il avait accepté de revenir pour "l'Obs" sur sa vie, totalement romanesque. Un entretien inédit que nous publions aujourd'hui.

Comment vous êtes-vous dirigé vers le cinéma?

Mon chemin a été compliqué et, en même temps, simple. Mes parents ont été déportés pendant la guerre, et sont morts à Auschwitz. J'ai été élevé par d'autres membres de ma famille et en 1949, je suis retrouvé seul, à Prague, sans un sou. Imaginez, un gamin de 17 ans dans cette Tchécoslovaquie dévastée par la guerre, et engluée dans un communisme de plomb …

Je ne savais pas quoi faire. J'avais été exclu de mon lycée en province pour avoir pissé sur la jambe du fils d'un membre du Parti communiste. Le proviseur m'avait donné un bon conseil: "Va-t-en sans te retourner." Plus tard, j'ai appris que j'étais accusé d'avoir ridiculisé le Parti, ce qui était un crime grave. Certains de mes amis ont été condamnés à mort et exécutés sous des motifs encore plus des idiots.

Vous étiez menacé?

Pas vraiment, mais il vaut mieux ne pas traîner.

Donc …

Donc me voilà à Prague, et je me dis que j'irais bien faire du théâtre. L'ennui, c'est que les seules pièces qui montaient, à l'époque, c'était des trucs comme "Ode à un tracteur" ou "La symphonie des boulons". Évidemment, les salles de théâtres avaient vides. Moi, je n'avais pas envie de chanter les louanges du Plan directeur ou des avancées du prolétariat dans le domaine de la production du charbon. Mais j'ai quand même passé mon examen d'entrée à l'Académie des arts dramatiques. On vous donne un thème, et il faut le mettre en scène.

Quel a été le vôtre?

La lutte pour la paix mondiale. J'avoue que je ne sais pas ce que j'ai fait. J'ai été recalé.

Bon signe.

Il me restait trois choix.

Lesquels?

Faire du droit, devenir ingénieur ou scénariste. C'étaient les trois départements où il restait de la place pour s'inscrire. J'ai choisi l'école de cinéma.

L'époque était dure, n'est-ce pas?

Elle était folle, surtout. Il était interdit de gagner de l'argent, d'ailleurs c'était impossible. Tout était gris. Le communisme infectait tout. Nous avons appris la noblesse du travail dans la machine, et l'espoir des lendemains chantants. Moi, j'ai été envoyé dans une mine. J'en ai gardé un souvenir d'enfer. Il n'y avait pas de douche.

Quand je suis sorti de là, j'ai voulu un travail propre. Enfin, pas salissant. Je suis entré à la télé, pour faire des interviews "spontanées". Le premier gars que j'ai interviewé à une écoute ma première question, un sorti un papier de sa poche, une réponse, un papier répliqué. J'ai posé ma deuxième question: il a sorti le papier, lu la réponse, replié le papier. Et ainsi de suite. Le lendemain, j'étais convoqué par les pontes de la télé, qui m'accusait d'être un chien à la solde du capitalisme. Du coup, plus de télé. Je suis devenu assistant de cinéma.

Comment êtes-vous passé à la réalisation?

J'ai monté des pièces, je suis marié, mais toujours pas de cinéma. Je ne savais pas commenter faire. J'ignorais tout: la caméra, le son, le montage, le casting, la pré-production, tout était un mystère. Je me suis alors acheté une caméra, avec un copain.

Ivan Passer, le futur réalisateur du merveilleux "Eclairage intime"?

était une caméra est-allemande, la mécanique était mais les optiques étaient superbes. L'ennui, c'est qu'on a très vite découvert qu'il n'y avait nulle part de pellicule à acheter, en Tchécoslovaquie. J'en ai volé quelques mètres à la télé, et je suis allé voir un autre copain, Miroslav Ondricek. Il était opérateur.

C'est le même Ondricek qui a été le directeur photo de vos films, plus tard?

Oui. Et tous les trois, sur un décidé de faire un documentaire sur un cabaret de Prague. Là, on filmé les essais de voix des chanteuses, et c'était fascinant: elles étaient toutes persuadées d'avoir du talent, c'en était gênant. J'ai plus tard cette scène dans "Décollage" ou "Au feu les pompiers". Du coup, en regardant ces filles, on s'est dit qu'on tenait le sujet de notre film: "Audition". Le défaut, c'est que la caméra était muette, et que le son soit enregistré sur un vieux magnéto Grundig. On n'a jamais réussi à synchroniser. Mais, au moins, le film a été projeté en complément de programme.

C'est alors que vous avez tourné "L'As de Pique"?

On était en 1963. Avec Ivan Passer, on passait notre temps à inventer des scénarios. Lui, c'est un magicien des mots. Je ne sais plus comment, mais il est devenu professeur à l'école de cinéma. Celle-ci se trouve sur le côté d'un parc, et il habitait de l'autre côté. Il partait le matin, discutait avec un ami, puis avec un passant, puis avec un autre, et ainsi de suite. Quand il arrive à l'école, de l'autre côté du parc, la journée s'est écoulée!

J'ai reçu un scénario écrit par un sculpteur, Jaroslav Papousek. Tout se déroulait dans une épicerie, et le héros, un jeune homme, surveillent les rayons pour interdire les vols. Du coup, il s'en faut un indic. Evidemment, à l'époque, c'était lourd de signification. J'ai soumis l'idée au Studio Barrandov, qui a été créée en 1931. Normalement, ce scénario est une chance d'être produit. Mais il est tombé entre les mains d'un jeune type, Vojtech Jasny, qui se prépare à réaliser "Un jour, un chat". Lui, il a un aimé. Et miraculeusement, j'ai eu le feu vert.

Vos participants étaient presque tous des amateurs?

L'un était chef d'une fanfare, et a exigé qu'il ait une fanfare dans le film. Bojena Matouskova, qui joue la mère du héros, n'avait jamais tourné dans un film, et je l'ai réalisée parce qu'elle avait fait de délicieux beignets. Du coup, sur le plateau, elle gavait tout le monde de beignets. J'avoue que nous avons économisé les frais de restaurant.

La scène finale, celle du bal, un été improvisée?

Oui et non. Comme nous n'avions pas d'argent pour payeur des figurants, nous avons simplement organisé un bal gratuit pour tout le monde. Et ce fut un cauchemar. Il faut changer d'angle de caméra, éclairer, faire les répliques, tout. A la fin, je me suis simplement écroulé de sommeil, avec une pensée: j'ai fait un film super ennuyeux.

Vous savez que non.

Maintenant, je le sais. Mais alors … La première projection – les plus longues minutes de ma vie – un été étrange. Personne ne regarde réagir. Et puis, le lendemain, les demandes ont afflué: tout le monde a fait une projection. Le Festival de Locarno un sélectionné "l'As de Pique". Miracle! J'ai sauté dans ma vieille voiture, et je suis parti pour Locarno. En passant par Paris. Je voulais voir Paris.

Et?

Et je suis arrivé à la Concorde. J'ai dû faire le tour de la place cent vingt fois. Je ne peux pas m'arrêter. C'était si beau …

Vous avez eu le prix de Locarno, qui vous a permis d'être sélectionné pour le Festival de New York.

Quatorze heures en avion? J'étais terrorisé. Je suis arrivé saoul comme un Polonais. Mais j'ai découvert l'Amérique, et j'ai su, instantanément, que je voulais vivre là.

En Tchécoslovaquie, la Nouvelle Vague débutait …

Il a eu une vague de talents incroyables: Vera Chitylova, Jiri Menzel, Pavel Juracek, Jan Nemec, Evald Schorm, Vojtech Jasny, Jaromil Jires, Ivan Passer … Chaque film qui sortait était passionnant. Et puis il a eu le contrecoup, brutal.

Votre deuxième film, "Les amours d'une blonde", un été bien reçu.

Tout est parti d'une image dont je me souvenais: une fille, avec une valise, qui marche dans la rue. J'avais vu cette provinciale, perdue. Je l'avais abordée, et nous avions des avions qui parlaient toute la nuit. Elle venait d'une petite ville industrielle où il n'y avait que peu d'hommes, et le cauchemar des filles était de ne pas trouver de mari. Elle avait rencontré un gars de passage, était couché avec lui, et tentait de retrouver à Prague. Mais, évidemment, le type lui avait donné un faux numéro de téléphone. J'ai parlé de cette idée à Miroslav Ondricek et à Ivan Passer. Ivan a réfléchi et a dit qu'il manquait quelque chose dans cette histoire. Je lui ai demandé quoi. Il a répondu: "Un billard". Je ne sais pas pourquoi, mais cette réponse m'a paru très sensée. On a écrit le scénario dans un hôtel qui avait un billard.

Cette fois-ci, le tournage a été plus facile?

Surtout, le film a fait le tour du monde, et moi aussi. Enfin, je suis retrouvé à Moscou, pour un festival sans intérêt. Mais je voulais rencontrer Tarkovski. C'était impossible. Je suis débrouillé pour lui serrer la main, lors d'une rencontre clandestine dans la banlieue de la ville. C'était compliqué. Il y avait des espions du KGB partout, dans les hôtels, dans la rue, dans les taxis, les restaurants …

Votre film suivant, "Au feu les Pompiers", est un chef-d'œuvre.

C'est un film pour lequel j'ai une immense affection. Et, encore une fois, tout est parti d'un hasard. Avec Ivan, nous venions d'Italie où nous avions été invités par Carlo Ponti, mais nous n'avons pas compris. En revenant en Tchécoslovaquie, nous avons cherché un hôtel avec un billard – je précise que c'était considéré comme un jeu "bourgeois" – et sur n'arrivait à rien. C'était un hôtel à la montagne et à s'ennuyait beaucoup. Finalement, on décide de sortir un peu. Il y a un bal à la caserne de pompiers. On se dit: il y a peut-être des filles. On y va, et tout le monde se saoule, il y a un concours de beauté. On rentre de là, et on se met à écrire. Un mois plus tard, c'était fini. Deux mois plus tard, sur tournait. Et quand le film a été tourné, les ennuis ont commencé.

C'est-à-dire?

Cette tombola des pompiers qui est au centre du film a été perçue comme une satire du Parti. Ce qui était vrai. Donc, les bureaucrates ont violemment attaqué le film, demandant son interdiction. Des spectateurs aux ordres du Parti se levaient dans la salle de projection, vociférant contre ce film visiblement signé par un ennemi du peuple. Il s'est passé un autre miracle: Alexandre Dubcek est arrivé au pouvoir, amenant une certaine libéralisation, et, en juillet 1968, «le Bal des Pompiers» est sorti, avec beaucoup de succès. En France, Claude Berri a acheté les droits. Mais c'était la fin d'une époque. La fin de tout.

Que s'est-il passé?

Je suis parti aux États-Unis, où j'ai signé un contrat pour réaliser "Hair". Mais j'avais envie de faire autre chose avant. J'avais rencontré Jean-Claude Carrière, avec lequel j'essayais de me mettre au travail. Mais à New York, ce n'était pas possible. Il y avait des manifs, des assassinats, tout ça. Nous sommes allés à Prague. Là, pareil. C'était un bouillonnement terrible. Tout le monde sentait que le système craquait.

Du coup, nous sommes allés à Paris, pour avoir la paix. Et toc! Les étudiants font la révolution de Mai-68 . Du coup, avec Jean-Claude, sur ne rien fait. Sur se promène, sur observer, sur regarde, sur boit. Un soir, sur rentre un peu fatigués. A deux heures du matin, Jean-Claude me réveille: «Milos, les Russes envahissent la Tchécoslovaquie! Je me recouche, certain qu'il s'agit d'un délire de type bourré. Il revient à la charge. Et là, je comprends que c'est vrai. Les chars étaient sur la route de Prague

Qu'avez-vous fait?

Ma femme et mes deux enfants étaient là-bas, il fallait les sortir. Claude Berri et son ami Jean-Pierre Rassam ont cherché une voiture: François Truffaut a prêté la sienne. Moi, il n'était pas question que je retourne au pays. En se rapportant, Rassam et Claude sont arrivés à la frontière tchèque, tous les panneaux routiers ont été enlevés pour égarer les Russes. Il faut faire vite, avant la fermeture des frontières. Rassam et Claude ne s'arrêtaient pas même pour pisser. Ils pissaient par la fenêtre.

Enfin, après avoir trouvé un guide, ils sont venus chez ma femme, les enfants et les repartent. En chemin, elle s'aperçoit qu'elle a oublié son passeport. Tant pis. Par hasard, les douaniers laissaient passer un maximum de gens. Rencontres, tous sont retrouvés à Paris: Ivan Passer, Jan Nemec, Jaromir Jires …

Mais l'exil ne convient pas à tout le monde. Certains sont rentrés, pour devenir balayeurs, cuisiniers, jardiniers, mécaniciens à Prague. Ou, comme Vladimir Pucholt, l'acteur des "Amours d'une blonde" et de "l'As de Pique", il sont partis réfèrent leur vie ailleurs. Pucholt est devenu médecin au Canada. Moi, je voulais aller à New York, ma femme souhaitait revenir à Prague. Nous nous sommes séparés.

Et c'est à ce moment-là que vous êtes écroulé …

Pas tout de suite. Avec Ivan Passer, nous sommes arrivés, fauchés, à New York. Evidemment, nous avions des avions tout bu dans l'avion. Et, je ne sais pas, j'ai fait une dépression. Je suis couché, je ne veux plus moi réveiller. Je ne voulais plus moi réveiller. Ni voir personne. Seul Ivan prenait soin de moi. Il m'apportait à manger, lavait mes vêtements, tout. Puis il a commencé à poser des questions. Ça a duré plusieurs mois.

En secret, il voit voir un psychanalyste, et lui racontait mes rêves, mes souvenirs, comme si c'étaient les siens. J'ai donc fait une psychanalyse par procuration. Puis, un jour, il m'a avoué ce qu'il avait fait. Il a ajouté: "Le docteur dit que je suis guéri. Je me suis levé, et j'ai tourné "Décollage".

Propos recueillis par François Forestier, en 2010.

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