Macron rêvait de célébrer mai 68. Puis il a envoyé des blindés sur la ZAD

Macron rêvait de célébrer mai 68. Puis il a envoyé des blindés sur la ZAD


«Je suis rendu sur la ZAD au printemps 2016, il y a deux ans. J'ai été impressionnée par le mélange des gens – il y avait plus de vieux et plus de femmes qui trouve en général dans ce genre de lieux – et aussi le mélange des activités.

Quand nous sommes arrivés à Saint-Jean-du-Tertre, la discussion n'a pas démarré tout de suite voiture il y avait un troupeau de vaches à déplacer à l'autre de la ZAD. Les chevaux sont donc échappés et sont allés les chercher. De retour à la ferme, c'était l'heure où le douleur sortait du fourneau et il fallait aussi attendre les militants qui rentraient de Paris où ils avaient participé aux manifestations contre la loi Travail. Enfin la discussion à l'extérieur, autour du fourneau, la bibliothèque du premier étage n'avait pas encore été construite.

Lettre à ceux qui ne s'occupent pas de Notre-Dame-des-Landes

J'avais été invitée par les membres du collectif «Mauvaise troupe» à parler de mon livre sur «l'imaginaire de la Commune», qui venait de paraître en français. Commentaire construire des «formes communes»? Le luxe communal: le luxe communal. C'était une formule qui circulait la Commune chez le monde des artistes et des artisans: faire en sorte de ne pas partager le gâteau en pièces égales, mais de partager le meilleur.

Sur la ZAD, on travaille énormément, mais pas pour un salaire, et ça change tout

Parmi l'assistance, certains avaient une formation littéraire poussée et d'autres étaient des autodidactes. Au niveau de la ZAD, il y a eu bien sûr des tensions. Régulièrement, en assemblée générale, les diplômés se voyaient reprocher la facilité avec laquelle ils parlaient, au risque d'écraser les autres, même sans vouloir.

Une autre ligne de fracture opposée aux paysans historiques et aux «naturalistes», pour qui l'homme doit cesser d'intervenir sur la nature: il ne faut plus toucher une branche dans la forêt. Un autre litige, plus anecdotique, portait sur les chiens. Pour certains, dans une ZAD, tout le monde est libre, donc les chiens aussi; pour d'autres, ils dérangeaient les troupeaux.

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J'y suis retourné six fois sept fois, pour le plaisir. J'aime le rapport au temps qui s'éprouve là-bas. Cela n'a rien à voir avec la temporalité du capitalisme. Sur la ZAD, on travaille énormément, mais pas pour un salaire, et cela change tout. Il faut s'occuper des animaux, des cultures, des enfants. Ils sont tout le temps d'avoir à construire, agrandir, préparer leurs lieux de vie.

Ils ont aussi construit des bâtiments collectifs, ainsi que des installations ludiques, notamment un phare. Un phare en plein bocage, sur l'érige et sur l'entretient avec soin: voilà l'exemple d'un luxe communal

Mange très bien à la ZAD, sauf quand la nourriture manque

Les journées sont également occupées par les activités politiques et culturelles. C'est ce que «Mauvaise troupe» appelle l'activité de «composition» : prendre le temps pour vivre ensemble, avec toutes ces sensibilités. Cela passe par les AG, qui peut durer jusqu'à 6 heures. Vu de loin, mais quand vous vivez ces moments sur place, vous ressentez l'admiration pour l'énergie mise à inventer une vie différente.

Je vois une liberté formidable dans leur façon d'assumer une forme de «pauvreté». Ils limitent leurs besoins, le travail collectif, apprennent à être autonomes. En compensation, une richesse de vie leur est donnée; et on pense bien aux communautés précapitalistes, ou encore aux communautés franciscaines, mais sans la dimension religieuse.

Mange très bien à la ZAD, sauf quand la nourriture manque, et les gens aiment faire la cuisine ensemble. Je dormais dans une caravane. L'hiver, c'était parfois glacial, mais d'autres lieux sont chauffés. Le gouvernement a prétendu que c'était un endroit dangereux. Comme partout, il peut y avoir des individus qui ont des problèmes, mais qui ont un système de médiation: chacun, douze personnes sont tirées au sort pour être médiateurs.

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Cette accumulation d'expériences, de solidarités, de partages, constitue le bien le plus précieux de la ZAD. On commence par défendre une terre et peu à peu, ce que l'ensemble fait aussi important que cette terre. Bâtir des solidarités entre gens différents est vraiment ce dont nous avons besoin aujourd'hui.

Macron a voulu détruire une utopie qui fonctionne depuis dix ans

J'étais à la Rolandière quand j'ai abandonné le projet. Tout le monde se pressait pour voir les images de cette décision historique sur un minuscule écran d'ordinateur. Nous avons fait le tour de la ZAD pour les agriculteurs qui ont participé à la lutte, avant d'organiser une grande fête.

Mais après, l'Etat a cherché à diviser les zadistes. Bien sûr, il y avait des désaccords internes sur l'avenir. Certains pour trouver un compromis avec l'État, d'autres adopter une position radicale, un anarchisme pur, au risque de l'impuissance. Au lieu de trancher dans la majorité ou de se disperser dans le chacun-pour-soi, ils ont communiqué une position médiane, les discussions ont pu être pénibles et nécessitait du temps. C'est toujours cette idée de la «composition». Mais l'état ne veut pas de cette expérience-là.

Ce qui s'est passé la semaine dernière est dramatique. Que de pollution, que de gaz, que de boue partout! Les gendarmes n'ont pas seulement démoli, ils ont sali. Même les bêtes sont pris de lacrymos et errent dans la forêt. Tout se passe comme si l'Etat, faute d'avoir pu construire son aéroport, avait quand même réussi à saccager le bocage. De quoi Emmanuel Macron a-t-il déjà peur d'agir avec une telle violence? Ma réponse est que, aujourd'hui, vivre autrement, librement, un peu hors du système, constituer une menace pour le néolibéralisme.

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Il faut défendre ces espaces hors système. La gauche radicale brandit souvent le mot «résistance». Mais résister, c'est admettre que l'on est déjà perdu et que l'on se retrouve face à soi une puissance énorme, invincible. Je préfère l'idée de «défense», qui est au cœur de l'expérience de la ZAD: sur la défense quand on est déjà choisi, qu'on y tient, qu'on le chérit. La ZAD n'était pas utopie, mais une communauté qui fonctionne depuis dix ans. Voilà ce que le gouvernement français a voulu détruire.

Ce que m'a proposé l'Elysée

Ce même gouvernement m'avait contacté en octobre dernier, par l'intermédiaire de Sylvain Fort, conseiller «Discours et Mémoire» d'Emmanuel Macron. Il est que je vienne à l'Élysée lui parle de 68.

À l'occasion du cinquantenaire de Mai 68, le Président envisage de participer à la réflexion nationale qui ne manquera pas de se déployer tout au long de l'année »

m'a écrit sa collaboratrice. Dans les courriers, les événements 68 «modernisation» «impasses» ou encore «l'éventuelle pénurie d'utopies qui en peut être résultaté. »

C'est le récit classique selon lequel 68 avait épuisé et enterré les dernières illusions révolutionnaires et que maintenant, faute d'alternative, il a renoncé à changer le monde. Dans mon travail d'historien, j'ai au contraire montré que 68 a inventé de nouvelles formes d'actions, ne pas des mouvements comme Notre-Dame-des-Landes se nourrissent encore aujourd'hui. Je ne crois pas à l'idée de l'impasse et j'ai fait décliner la proposition de l'Elysée.

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Par la suite, j'ai vu que votre président avait renoncé à s'exprimer lors du cinquantenaire. Je crois qu'il a bien fait. Car se revendiquer de l'héritage du soulèvement de mai tout en envoyant des aveugles à Notre-Dame-des-Landes serait le comble de ce que 68 craignait le plus: le cynisme récupérateur. »

Proposition recueillis pas Eric Aeschimann

Kristin Ross, biographie de l'homme

Professeur émérite à l'Université de New York, Kristin Ross spécialiste de l'histoire culturelle et politique française aux XIXe et XXe siècles. . In English, on peut lire notamment: «Mai 68 et ses rêves» (2005) et «L'Imaginaire de la Commune» (2015).

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