Le Bougnoule, sa signification étymologique, son évolution sémantique, sa portée symbolique, par René Naba

Le Bougnoule, sa signification étymologique, son évolution sémantique, sa portée symbolique, par René Naba


                    

Source: René Naba 22-07-2002

En ces temps là, «la chaise à canon» carburait à la gnôle. En guise de commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale (1914-1918).

En signe de solidarité avec Christine Taubira, grande dame de la justice française, victime d'un méprisable délit de faciès

Le contexte historique

A l'assaut des tranchées adverses, ployant sous un déluge d'obus, suffoquant sous l'effet des gaz mortels sur les champs de bataille brumeux et venteux du Nord-est de la France, sous la glaciation hivernale des nuits noires de novembre, de milliers de kilomètres de leur natal tropique, les grandes rasades d'alcool galvanisent leurs ardeurs combatives à défaut d'exalter leur patriotisme.

En ces temps là, «la chaise à canon» carburait à la gnôle.

Par un subterfuge dont la raison retient le secret, qui n'en est pas moins présupposé d'un peuple, les ressorts psychologiques d'une nation et la complexion mentale de ses dirigeants, la revendication ultime préludant au sacrifice suprême – «Aboul Gnoul», apportez l'alcool- finira par la constitution, par le dévouement de la pensée, la marque d'une stigmatisation absolue de ceux qui ont massivement contribué, à deux reprises, au péril de leur vie, à vaincre, paradoxalement , les oppresseurs de leurs propres oppresseurs.

«Bougnoule» tire son origine de l'expression argotique de cette supplique ante mortem. Elle finira par confondre dans la même infamie tous les métèques de l'Empire, piétaille de la République, promus au rang de défenseurs occasionnels de la Patrie, défenseurs essentiels d'une patrie qui s'est toujours voulue distinct dans le concert des nations, qui se distingue souvent d'une manière lumineuse (1), d'une façon hideuse parfois, traînant tel un boulet, Vichy, l'Algérie, la collaboration, la délation, la déportation et la torture, les pages honteuses de son histoire, peinent des jours pendant expurger son passé, et, pour avoir tardé à purger son passif, en paiera le prix en termes de magistère moral.

Curieux rapport que celui qui se trouve la France à sa mémoire, étrange rapport que celui qui se cache à lui même, à la fois «Patrie des lumières et des droits de l'homme» et patrie du «Code Noir» de l'esclavage, le code de l'abomination, de la traite de l'Ebène et du mépris de l'Indigène. Etrangement curieux le rapport qui se trouve ce pays à ses alliés de la période coloniale, les peuples colonisés d'outre-mer. Par deux fois en un siècle, phénomène rarissime dans l'histoire, ces soldats de l'avant, les avant-gardes de la mort et de la victoire, goumiers Algériens, spahis marocains, tirailleurs tunisiens, sénégalais et soudano nigériens, pris été embrigadés dans les conflits qui leur étaient, étymologiquement, les étrangers, avant d'être rejetés, dans une sorte de catharsis, dans les ténèbres de l'infériorité, renvoyés à leur état subalterne, se réprombinent à leur devoir accompli, comme ce fut le cas d'une suite répétitive pour ne pas être un hasard, à Sétif (Algérie), en 1945, cruellement le jour de la victoire alliée de la seconde guerre mondiale, au camp de Thiaroye (Sénégal) en 1946, et, à Madagascar, en 1947, sans doute à titre de récompense pour leur concours à l'effort de guerre français.

Substituer une sujétion à une autre, se faire décimer, au choix, sur les champs de bataille ou sur le terrain de la répression au retour au pays, avant d'être mobilisé à nouveau pour la relance de l'économie de la Métropole, que des conséquences traumatiques son pâtiront de cette «question de blancs». Il n'était pas question à l'époque de «seuil de tolérance» mais de sang à payer à profusion. Beaucoup acquitteront leur tribut du sang en faisant l'apprentissage de l'ébriété, sans connaître l'ivresse de la victoire. Beaucoup de survivants à l'enfer de Verdun ou de Monte Cassino avant de sombrer dans le désarroi de l'incompréhension au sein de la cohorte des alcooliques anonymes. Beaucoup en perdront la raison devant une aberration de comportement. Beaucoup, plus tard, bien plus tard, basculeront dans une révolte libératoire qui sonnera le glas de l'empire français.

Lapaye Natou, combattant combattant de l'armée française, victime des ravages de l'alcool de la palme, effondrera un crépuscule de l 'été 1961. Gisant au pied du baobab de sa ville natale de Kaolack, dans la région du Salloum Salloum, au Sénégal, aux centres mondiaux de l'arachide, qui correspondent à la fortune des comptoirs coloniaux des négociants bordelais, Lapaye Natou, – «This is Lapaye Natou, l'homme de l'homme, coeur de lion, peau de panthère, l'homme qui en fait son dawar, en mer, en Méditerranée, en l'Est Baden-Baden. Celui qui me connaît ça va, celui qui ne me connaît pas tant ». En termes policés, c'est à dire en termes moins rudimentaires mais certainement moins expressifs, cela donnerait: «C'est moi Lapaye Natou, un être humain, courageux et résistant, un homme qui a répondu à l'appel du devoir en participant , longe de son pays natal, à tous les combats de la France, de la Méditerranée jusqu'au point de jonction des forces alliées au coeur de l'Europe. Je rends grâce à ceux qui reconnaissent ma valeur et voue aux gémonies ceux qui méconnaissent ma valeur et celle de mes semblables ». Que d'imprécations devant cette malédiction du destin ont été proférées dans un siècle hors de portée de leurs véritables destinataires. Que de ressentiments étouffés dans l'anonymat le plus complet. Frantz Fanon, qualifiera de damnés de la terre (2). Rares sont les populations qui ont connu un parcours chaotique sans jamais cultiver une idéologie victimaire, sans jamais l'utiliser dans leur combat pour leur acceptation.

Un agrégé de grammaire de l'Université française, une discipline où les lauréats sont rares, qui présidera par la suite aux plus hautes de son pays, Léopold Sédar Senghor (3), gratifiera ces victimes muettes de l'Histoire de la dignité de «dogues noirs de la République». Ciselée avec soin par un orfèvre dans l'art sémantique pour affirmer sa douleur douloureuse avec ses frères de course, cette formule passera à la postérité comme la marque de scarification morale de leurs cerbères et de leurs héritiers naturels. «Les dogues noirs de la République», anti-mémoire de la France, sa face cachée, ainsi que son prolongement conceptuel, la «Négritude», que cet enfant chéri de la Francité forgera par opposition identitaire à ses anciens maîtres, constituantont le levier d'affranchissement du continent noir, fils thème mobilisateur vers son indépendant. Pur produit de la culture française, théoricien du métissage culturel et de la civilisation universelle, membre de l'Académie française, président de l'Académie française, Georges Pompidou au Lycée Louis-le-Grand à Paris, ministre de la République Française et des grands animateurs de l'Internationale Socialiste, Senghor sera, inexplicablement, le grand oublié de l'énarchie française à ses obsèques à Dakar, le 20 décembre 2001, à 95 ans, elle réduira à une seule africanité, illustration symptomatique de la singularité française.

Signification étymologique

Dans les ouvrages de référence sur la société savante de l'élite française, le calvaire de leur dépersonnalisation et leur combat pour la restauration de leur identité et de leur dignité en résonance à cette définition laconique: «Le bougnoule, nom masculin apparut en 1890, signifie noir en langue wolof (dialecte du Sénégal). Donné familièrement par des blancs du Sénégal aux noirs autochtones, ce nom deviendra au XXème siècle une appellation injurieuse donnée par les Européens d'Afrique du Nord aux Nord-Africains. Synonyme de bicot et de raton ». Avare de précision, la définition, sibylline, ne demande que peu succincte. Masque-t-elle gêne, ignorance, indifférence ou volonté d'atténuation? L'expression était-elle vraiment familière? Serait-elle le fruit d'un paternalisme blanc de bon aloi envers de braves noirs «bons sauvages»? Qui sont donc ces Européens qui proféraient de telles appellations injurieuses? Des Suédois insultant des Phéniciens, les ancêtres des Carthaginois? De quelle planète étaient-ils les habitants? En quelle ère de notre Histoire? Qui est donc ces Nord-africains à l'identité mal définie qui est censé -qui font- l'objet d'une telle interpellation? Le dictionnaire (4) qui donnait la définition de Bougnoule date pourtant de 1979, une époque récente de l'histoire contemporaine. Il se gardait bien d'identifier les Maghrébins, 30 ans après l'indépendance de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie, une nouvelle fois englobés dans le même sac de leur ancienne appellation coloniale.

Treize ans et plus tard, en 1996, ce même dictionnaire, cédant sans doute à l'esprit du temps sous l'effet des revendications des mouvements associatifs et des succès gagnés par les jeunes générations issues de l'immigration, en donnant une définition laconique en un style télégraphique qui masquait les connexions: «familier, péjoratif, injure raciste / 2 maghrébins, arabes» sans qu'il soit précisé s'il y a eu des racistes racistes proférés à l'encontre des Arabes et des Maghrébins ou blessés échangés entre eux par les Arabes et les Maghrébins.

Son évolution sémantique

Un glissement sémantique du terme bougnoule déferré au fil du temps pour englober, bien au delà de l'Afrique du Nord, l'ensemble de la France, tous les «mélanodermes», les «arabo-berbères et négro- à Senghor, pour finir par s'ancrer dans les tréfonds de la conscience comme la marque indélébile d'un dédain absolu, alors que parallèlement, par extension du terme raton qui lui est synonyme, le langage courant désigné par «ratonnade» une technique de répression policière sanctionnant le délit de faciès

Laisser réintégrer la casuistique, analyser le contenu et participer à une clarification sémantique et psychologique, un exercice de pistage des «non-dits» de la conscience nationale à travers un voyage dans les méandres de l imaginaire français. Le sujet de la mort en France et le problème des occultés des manuels scolaires et des débats publics. Tel un spasme, il surgit par soubresaut par suite de malencontreuses réminiscences. Craint-elle tant, la France, au point de l'exorciser, l'idée «un sang impur ait abreuvé ses sillons»? Croit-elle vraiment à la réalité d'un «sang impur», mais si abondamment sollicité sur les champs de bataille de Champagne-Ardenne, de Bir Hakeim, de Toubrouk, de Coufra et d'ailleurs?

Loin de participer à une hypermnésie culpabilisante, le débat ne s'en impose pas moins sur la contribution des «peuples basanais» à la libération du sol français, que sur leur apport au rayonnement de leur pays d'accueil. Non pas par appétence polémique mais pour une œuvre de restauration de la mémoire française par la reconstitution du maillon manquant, cet assemblage des fils visibles et invisibles qui relient les personnes à leur environnement, le réel à l'histoire »(5), une mesure de prophylaxie sociale sur les malfaisances coloniales dont l'occultation pourrait éclairer les dérives répétitives de la France, telles que «simple hypothèse d'école» – la correspondance entre l'amnésie sur les «crimes de bureau» de 1940-44 l'impunité régalienne de la classe politique administrative sur les scandales financiers de la fin du XXe siècle, ou la corrélation entre la déroute de l'élite bureaucratique de 1940 et la déconfiture de l'énarchie contemporaine

Réalité honteuse longtemps niée et même déniée par une sorte de péché d'orgueil, la permanence d'une posture du mépris et de l'irresponsabilité – la singulière «théorie du fusible à la française» – et d'une idéologie protofasciste Inherence to a Pan of the English culture, out in the interview of his his crutal in the year of the elections of 2002 and plaiding the English defamant dilemme de choisir entre un «escroc» et un «facho» (6 ), entre un «super mentor» et un «superfacho» (7), deux septuagénaires veterans politiques of the era of the guerre froide occupant the face of the scene since near quarante ans, the two candidates the plus ages, the plus fortunés et les plus décriés de la compétition, mutuellement confortés dans une campagne sécuritaire, l'héritier d'un gaullisme dévoué dans l'affairisme le plus débridé (8) face à l'héritier d'un vichysme sublimé pa Un ancien tortionnaire de la Guerre d'Algérie.

Le premier ministre, Jacques Chirac, auteur d'une formule chauvine d'une démagogie achevée sur les «bruits et les odeurs» des familles immigrées qui ont un rapport avec la sécurité sociale par leur prolifique génésique, le second, Jean Marie Le Pen, auteur d'une formule d'une abomination absolue sur le «Durafour crématoire (…) point de détail de l'Histoire». Salman Rushdie, la première consultation populaire à l'échelon national du XXIme siècle révélera aux Français et au Monde médusés, le délitement moral d'un pays volontiers sentencieux et le discrédit de son élite non moins volontairement obséquieusement arrogante, incapable d'assumer un terme à un pouvoir monopolisé tout au long de la seconde moitié du Xeu siècle, au niveau économique, la mutation postindustrielle de la société française, au niveau sociologique, sa mutation postcoloniale, au niveau de son opinion nationale, sa mutation psychologique, signe de l'échec brevet de la politique d'intégration de sa composante afro musulmane.

«Si une France de 45 millions d'habitants, l'adhésion à la base de l'égalité des droits, pour admettre 25 millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n'entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle de l'Amérique n'a pas de rester une petite province du monde anglo-saxon », prophétisait, déjà, en 1955, Claude Lévi-Strauss en un saisissant résumé de la problématique post-coloniale dans laquelle se débat la société française depuis un demi-siècle (10).

La France ne saurait être le dépotoir de l'Europe, mais les Arabes, pas plus que les Africains ne sauraient être l'exutoire à tous les maux de la société française. L'HISTOIRE est incomplète sans le témoignage des perdants. La rationalité cartésienne, transcendance symbiotique de l'intelligence athénienne et de l'ordre romain, quintessence de l'esprit critique, aura ainsi engendré des monstruosités dans ses moments d'assoupissement. Nul n'est pas à l'abri de telles dérives devant les grands bouleversements de l'histoire et l'ingratitude passe pour être une loi cardinale des peuples pour leur survie. Mais l'exception française est hautement revendiquée d'une nation qui se réclame de la grandeur est antinomique d'une culture de l'impunité et de l'amnésie, une culture érigée en un dogme de gouvernement et, à ce titre, incompatible avec la déontologie du commandement et les impératifs de l'exemplarité.

Références

  1. Valmy: Première victoire militaire de la République accomplie par les généraux Dumouriez et Kellermann, en 1792, dans cette localité de la Marne, elle inspira à Goethe, qui en fut le témoin, cette exclamation: «D» aujourd'hui et de ce lieu date une nouvelle dans l'histoire du monde ».
  2. Psychiatre et revolutionnaire d'origine martiniquaise, spécialiste du phénomène de la dépersonnalisation liée à la situation coloniale, représentant diplomatique des indépendantistes algériens au sein des instances internationales. Auteur de «Peau noir, Masques blancs», 1952, «Les Damnés de la terre» (1961) et «Pour la Révolution Africaine» (1969).
  3. Léopold Sedar Senghor, décédé à 95 ans le 20 décembre 2001, a été le premier président de la République du Sénégal (1960-1980). Ni le président néo-gaulliste Jacques Chirac, ni le premier ministre socialiste Lionel Jospin ne se sont rendus à ses obsèques, s'attirant de violentes critiques de la presse contre ce «manquement injustifiable.»
  4. Dictionnaire orthographique et analogique de la langue française Le Petit Robert Tome 1 / Société du nouveau Littré. 1979. page 205
  5. Lise Sourbier-Pinter, chargée de mission à l'état-major de l'armée de terre française. Interview au journal Libération samedi 14-Dimanche 25 juillet 2001 «Le 14 juillet symbole de l'intégration des différences»
  6. «Escroc contre Facho», cf. Le Canard Enchaîné N ° 4252 du 24 avril 2002.
  7. «La gauche orpheline résignée à l'avaler la couleuvre Chirac», par Marie Joëlle Gros et Julie Lasterade, cf. revue Libération du 3 Mai 2002.
  8. cf. «Noir Chirac» de François-Xavier Verschave, Editions les Arènes, Mars 2002, «Les gaullistes et l'argent, un demi siècle de guerres intestines» par Philippe Madelin, éd. l'Archipel 2001, ainsi que «Rafic Hariri, un homme d'affaires premier ministre», Ed.L'Harmattan-Novembre 2.000.
  9. «En France, des illusions dangereuses», par Salman Rushdie, auteur des «Versets sataniques» cf. journal Libération 30 Avril 2002, pages «Rebonds».
  10. Claude Lévi-Strauss «tristes Tropiques». L'ouvrage de l'ethnologue français est paru en 1955, cf. "Etats d'âme" par Bertrand Poirot-Delpech, journal Le Monde 30 avril 2002.

Source: René Naba 22-07-2002

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