“Tu n’as rien à faire là” : en prépa, des profs “s’acharnent” jusqu’au craquage

“Tu n’as rien à faire là” : en prépa, des profs “s’acharnent” jusqu’au craquage


"Tu n'as rien à faire là", assène sa professeure d ' anglais à Chloé lors d'une énième "colle", ces ateliers intensifs aux concours en classes préparatoires. Les mots sont durs, l'élève à la scolarité brillante retient ses larmes. Jusqu'à la fin de l'interrogation. "A chaque cours elle a choisi un bouc émissaire et elle aharne jusqu'à ce que la personne craque", racontent, un après, la jeune fille de 22 ans. Pour elle, la "prépa" n'a pas été une période facile.

Première partie de la classe du Collège, Chloé décroche le Saint-Graal au bac avec une mention «très bien». Un peu par hasard, guidée par son amour des livres, elle se dirige vers une prépa littéraire. En première année, elle s'en sort avec une moyenne de 10. Mais l'année suivante, c'est le choc, ses notes chutent, souvent en prépa. "Je me suis sentie décrédibilisée auprès des autres élèves", note l'ex-khâgneuse.

Si ses études ne sont pas la seule source de stress dans sa vie, elle confie tout de même être sortie "fragilisée" de ces deux années: "Ma mère est furieuse, elle veut beaucoup aux enseignants", explique 'étudiante. Elle se souvient toutefois d'une professeure bienveillante. Sa "douceur de la semaine", qui répétait aux élèves, mais pas aux machines. "Ses paroles me rassuraient", dit-elle. Une oasis dans un océan de souffrance psychique.

"A la limite du sadisme"

Véritables fabriques à élites, les classes préparatoires pâtissent depuis longtemps d'une mauvaise réputation. Apparue au XVIIIe siècle, cette exception française tenue de plus en plus d'élèves de tout horizon, avec parfois de mauvaises surprises à la clé. Car tous ne se soucient pas au rythme intense de travail, à la notation ultra-sévère, aux examens répétés, à la pression des concours à venir … Et si certains enseignants sont traités comme dévoués et à l'écoute, d'autres peuvent basculer dans une forme de harcèlement moral, sous couvert de traditions centenaires, et d'entraînement "à la dure".

Ainsi, actuellement dans une des plus prestigieuses écoles françaises, Corentin * a difficilement vécu ses premières années dans une prépa parisienne de renom. Même s'il n'a pas vécu lui-même des confrontations directes avec les enseignants: «J'étais plutôt discret, c'était ma façon de me protéger», dit-il. Mais un professeur de langues Ce n'était pas avec ses camarades.

"Il était assez cassant, désagréable, à la limite du sadisme, il avait une mauvaise réponse à un élève de la classe et elle était allée le voir à la fin du cours pour savoir comment s'améliorer. elle avait répondu à toutes les questions, elle n'intégrait pas l'ENS … ce qu'elle a toujours fait. "

Ces scènes finissent par l'affecter. Au milieu de sa première année, le jeune homme tombe en dépression. Une fois le diagnostic posé, il est hospitalisé puis suivi tous les jours pendentif deux mois. Il constate:

"J'ai dû arrêter le cours pendant une semaine: ça a été salvateur." "Je serai malhonnête de dire que c'était la prépa mais c'était un contexte très favorable."

"Certains n'ont pas été compréhensifs.

"J'ai connu des troubles anxieux"

Simon *, lui, n'a tenu qu'un dans la grande prépa parisienne qu'il a longtemps. Il revient sur cette expérience:

"Il y a un acharnement continu: c'est relativement courant de se faire casser si l'on demande de répéter ou si l'on pose une question sur le cours."

"J'ai connu des troubles anxieux: même en passant des contrôles à la fac, je ressens cette même pression. 'est pas assez bien. "

"Les étudiants ne peuvent pas faire une dépression après la prépa."

Face à la pression permanente et au sentiment d'échec, Simon a commencé à prendre des stimulants médicaux, pour trouver un moyen de "s'enfuir de tout ça", tout comme certains camarades de promotion.

"Je me souviens de collés où les professeurs continuaient leurs critiques, même quand l'élève s'affrontait."

«De manière générale, il y a une souffrance psychologique étudiante montante.», Explique Christophe Ferveur, «Nous avons rendu compte que le burn-out dans le milieu du travail est préparé dans l'ensemble de ces filières d'études sélectives» psychologue clinicien et président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants. Le psychologue précis:

«C'est un environnement stressant, mais comme il existe d'autres, nous recevons beaucoup de jeunes de classes préparatoires qui ont des troubles anxieux et des débuts de dépression.

Ils consultent davantage à cause du rythme. Dans leur tête, ils ne peuvent pas se permettre de manquer des cours. "On ne peut pas dire que la prépa rend malade: les étudiants ont déjà une fragilité à la base qui est exacerbée par ce système éducatif."

"Il a joué avec mes fragilités"

Anorexie, boulimie, anxiété … les étudiants déjà sujets à ce genre de troubles au lycée peuvent développer de manière galopante en prépa.

"J'ai vécu en même temps sous la boule au ventre", se rappelle Clotilde, qui souffrait alors de maux de ventre somatiques. Un peu plus de deux ans après la fin de sa classe de khâgne dans la province, le souvenir est encore douloureux.

"Mes rapports avec les enseignants ont toujours été bons au lycée, mais en prépa, ça n'a pas été pareil."

Un enseignant la marquera particulièrement. Celui avec lequel elle a plus d'heures de cours dans la semaine. "Il a la réputation de quelqu'un d'intransigeant et de savoir qui ciblent les personnes avec une fragilité émotionnelle: il a un sentiment direct que je faisais partie et il en a joué un pendentif."

Les professeurs qui reproduisent les pratiques sont-ils forcément conscients des crises qu'ils peuvent causer? La psychiatre Dominique Monchablon a créé le Relais étudiants lycéens de Paris, qui accueille les jeunes et leur famille dans le 13e arrondissement. La praticienne voit souvent passer en consultation des étudiants de prépa en souffrance. Pour elle, les profs ne sont pas mal intentionnés:

"On considère que l'élite doit être en mesure de supporter tout ça, c'est une culture de l'excellence."

Un après la fin de sa formation au sein de la prestigieuse prépa Fénelon de Paris en filière littéraire, option théâtre, Juliette tempère ainsi que les critiques:

"Je comprends que l'on doit ressentir que les profs nous regardent haut, mais je n'ai jamais vu des enseignants aussi dédiés à leurs élèves. 'soit à la hauteur.'

Pour elle, c'est le format du concours qui est à l'origine d'une telle exigence de la part des enseignants: «Ils pensaient aux résultats et au but de nous faire rentrer dans l'école que 'on souhaite. "

"On se sent complètement nuls"

Mais au-delà de cette maltraitance psychologique répétée, le sens de la pédagogie des profs interrogés parfois. Marie *, ancienne élève dans une grande classe préparatoire parisienne, raconte:

"Je me souviens d'un professeur de philosophie qui a posé une question, peut-être un peu naïf. "Je n'ai plus osé lever la main du reste de ma scolarité en prépa."

En deux ans, elle n'a pas reçu un seul encouragement. Ce qui a participé de sa frustration grandiose:

"Une force d'être classée en permanence, sur soi-même, envoyée complètement nuls."

"Il y a encore des irréductibles"

"Je pense que c'est une question de génération d'enseignants et surtout d'état d'esprit: ce sont les pratiques d'aujourd'hui. , mais j'espère jamais de manière cassante ", répond Julien, responsable des classes préparatoires du syndicat SNES-FSU et professeur d'espagnol au lycée Ampère de Lyon

"Ça fait plus de vingt ans que j'enseigne, et j'ai travaillé dans trois structures différentes. vue éthique ", aussi Philippe Barrière, professeur d'histoire en prépa littéraire au lycée Champollion de Grenoble, qui est tenu de préciser que ses élèves sont" considérés "et" aidés individuellement ". Alain Joyeux, président de l'Association des professeurs des classes préparatoires économiques et sociales (APHEC), nuance également:

"Nous savons qu'il existe encore des irréductibles qui n'ont pas compris que les jeunes ont changé, que les vieilles méthodes ne sont pas efficaces. est important de souligner que c'est une minorité. "

"On est dans la même galère"

Tous les étudiants ne tiennent heureusement pas ce regard négatif sur la prépa. S'il vous plaît avoir un "coup de blues" à cause de la "bulle" dans laquelle la filière place les étudiants, Alexandre et voit plutôt un épanouissement intellectuel. En six mois, il gagne très vite gagné en maturité.

"J'étais un élève, je l'ai aimé, je l'avais aimé, mais je ne pouvais pas oublier que notre susceptibilité est exacerbée en prépa: il y a une tension constante à cause de la fatigue du stress ", estime-t-il.

Passé par trois établissements différents, Lucas * juge pour sa part "avoir connu le meilleur et le pire". Le jeune homme regrette néanmoins:

"Je suis parti à la cause d'un enseignant avec lequel il y avait une relation d'affrontement: il m'a dit qu'il avait besoin d'avoir des cours plus structurés et il a eu des propos assez virulents. osait réagir. "

Cette mauvaise expérience reste tout de même "une exception", celui qui a fini par trouver son bonheur … en prépa privée Intégrale.

L'incroyable esprit de groupe qui règne le plus souvent parmi les promos permet aussi de tenir le coup. La préparation des concours et la concurrence nationale qui en découle "les soude terriblement, ils sont dans un groupe d'appartenance", rapport Dominique Monchablon. Juliet confirmé:

"Tous les gens que je connais ont jamais eu leur groupe d'amis de prépa, il y a un lien très particulier, j'ai vu à deux ou trois personnes."

"Dans les trois prépas que j'ai pu fréquenter, j'ai toujours eu un très bon rapport avec les élèves", revendique Lucas *. ]

"L'envie de se dépasser"

Pour l'heure, aucune autre étude universitaire n'a été réalisée à notre connaissance sur le bien-être des jeunes dans ces filières, ni sur leurs rapports avec les enseignants. Seule l'Edhec a publié une étude intitulée "Ma vie en prépa" en janvier 2018 via l'Edhec NewGen Talent Center.

Ce Centre d'expertise sur les aspirations, les comportements et les compétences des nouvelles générations de diplômés dépeint une situation positive dans les classes préparatoires. L'observatoire a envoyé un questionnaire anonyme à 1.275 élèves s'apprêtant à passer les oraux des grandes écoles. D'après l'étude, le niveau de pression ressentie est élevé, les étudiants admettent majoritairement qu'il est "motivant".

Parmi leurs sources de bien-être: «90%», «la stimulation intellectuelle», à 89% et «le soutien [des] proches» à 87%. L'expérience de la classe préparatoire et est décrite comme "positive, passionnante et heureuse".

Mais la mention "Edhec", une des grandes écoles dans lesquelles les étudiants sont admis, n'a-t-elle pas conduit à fausser les résultats? Manuelle Malot, Directrice d'Edhec NewGen Talent Center, qui admet que l'objectif était de cuire les préjugés qui existe autour de la prépa, reconnaître:

"Nous n'avons pas évacué le tabou qu'il peut exister autour du nom."

Les choses finissent pourtant par bouger. Depuis une dizaine d'années, les grands établissements parisiens s'offrent l'aide d'organismes de soutien aux étudiants, comme le relais étudiants lycéens du docteur Dominique Monchablon. "J'explique aux chefs d'établissements qui veulent que 100% d'excellence, il faut que le bien-être." La dépression ou l'anxiété pèse sur la réussite ", témoigne-t-elle.

Mais les profs ne sont pas formés à cette approche. "Il est vrai que je n'ai jamais vu des enseignants depuis l'existence du Relais, alors que je suis sûr qu'il accueillerait volontiers des ateliers de formation psychologique. nationale et encore moins en prépa. "

Virginie Ziliani

* Les prénoms ont été changés.

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