“Tariq Ramadan abusait de la confiance de ses élèves suisses en exerçant une emprise”

“Tariq Ramadan abusait de la confiance de ses élèves suisses en exerçant une emprise”


Sophie Roselli est responsable du pôle enquêtes à la "Tribune de Genève". Le 4 novembre 2017, cette édition du Prix suisse de la presse 2016 publiait un article dans lequel elle faisait témoignage de quatre Suissesses relatant des faits d'abus de la part de leur professeur, Tariq Ramadan, dans les années 80 et 90, alors qu'elles étaient âgées de 15 à 18 ans. Il enseignait alors le français et la philosophie dans deux établissements: le Collège de Saussure (un lycée) et le Cycle des Coudriers (1945-19005)

This parution a provoqué un énorme scandale dans la cité de Calvin, où est celui qui deviendra un islamologue reconnu, aux terribles accusations de viols dont il n'a jamais fait l'objet en France, suite à trois dépôts de plaintes .

Anne Emery-Torracinta, un fini après avoir été pendante quatre mois que l'affaire était trop ancienne pour agir, la conseillère d'Etat, de la Culture et des Sports du canton de Genève Tariq Ramadan, entre 1984 et 2004, date à laquelle elle a cessé d'enseigner.

L'emprise, cet engrenage crucial des violences faites aux femmes

Rappel des faits, avec l'enquêteur suisse, interrogé par "l'Obs".

Commentaire de Tariq Ramadan: Sandra, Léa, Agathe et Claire (*)?

J'ai commencé à enquêter sur le passé de Tariq Ramadan à l'instant où Henda Ayari [une ex-salafiste, NDLR] a déposé plainte en France [le 20 octobre, NDLR] . Comme il a été enseigné à Genève de 1984 à 2004, nous nous sommes demandés, à la rédaction, s'il n'avait pas pu avoir des problèmes pendant sa carrière. Un premier appel à une personne clé m'a permis de tirer peu à peu des fils. J'ai pu parler à des proches, anciens élèves ou collègues de Tariq Ramadan. Il est estimé qu'il était un prof fascinant, adulé par nombre d'élèves, filles et garçons.

Mais il a aussi laissé de mauvais souvenirs. J'ai donc retrouvé ces quatre anciens élèves que j'ai fait témoigner. La nuit d'Henda Ayari les bouleversées voiture elle avait fait replonger dans leur passé. Quand j'ai été contacté, ils étaient donc en pleine réflexion sur ce qu'ils ont vécu.

Tariq Ramadan, la chute d'un gourou

Voyant la deuxième plainte [celle de “Christelle”, le 27 octobre, NDLR] se sont mis à accepter de témoigner pour leur soutien. Elles étaient surprises par la violence des faits reprochés, mais pas surprises de la déviance de l'homme. Elles voulaient expliquer quel personnage était, selon elles, Tariq Ramadan. Elles décrivent comme un manipulateur, parlent d'abus de confiance et de stratagèmes relationnels. Elles ont témoigné dans ce mais, mais aucunement dans l'idée de porter plainte contre lui.

Que vous avez-elles raconté?

Elles ont fait leurs preuves dans les années 1980-1990. Elles ont tout vu enfoui depuis les années, évoqué comme ayant vécu quelque chose d'anormal. Leurs souvenirs sont remontés facilement. Je précise qu'elles ne sont pas entrées en contact entre elles avant mon enquête.

Agathe (*) m'a expliqué que les élèves étaient captivés par son discours car c'était un prof charismatique. Il lui a proposé de prendre des cafés en dehors des cours, ce qui était dans ses habitudes, avec des élèves filles et garçons. Et ils ont eu des relations sexuelles par trois fois, notamment dans sa voiture. Il était alors marié et père de famille et elle était élève … Elle a précisé que ces rapports étaient consentis, mais extrêmement violents – elle a eu des bleus sur tout le corps. Il lui a fait croire qu'elle avait été cherchée. Elle déclare qu'il est exigé son silence en étant menaçant. Elle en été très perturbée.

Fils petit ami l'a su et alerté la direction du Collège de Saussure. Il s'agit d'un seul cas signalé, à ma connaissance. J'ai pu donner la parole au directeur de l'époque. Il assure avoir convoqué Tariq Ramadan, qui a nié les faits. Il a mis en garde, lui dit de s'abstenir de toute rencontre avec ses élèves, et les choses sont restées là.

L'affaire n'est pas remontée jusqu'au Département de l'Instruction publique. Toutes ces déclarations ont obligé l'ancienne ministre de l'Enseignement à réagir: elle a été entendue des rumeurs dans les années 1990, mais ne leur avait pas accordé de crédit. Beaucoup de questions se poursuit aujourd'hui sur les dysfonctionnements de l'institution.

Et les autres jeunes femmes, que leur serait-il arrivé?

Claire (*) m'a expliqué avoir flirté dès l'âge de 17 ans avec Tariq Ramadan et avoir eu des premiers rapports sexuels avec lui à l'âge de 18 ans, alors qu'elle était encore élève. C'était une relation très régulière. Elle dit avoir été "sous son contrôle". Il la prenait, la jetait, instaurait une relation de dépendance. Mais elle n'a jamais été menacée, ni n'a subi de violences physiques.

Sandra (*) m'a raconté, elle, a été séduite à l'âge de 15 ans par Tariq Ramadan. Il était incité à rester dans la classe après les cours. Elle a pris des cafés avec lui. Elle se sentait un peu mal à l'aise, avait l'esprit confus quant à cette relation qui s'installait. A deux ou trois reprises, elle a eu des relations intimes avec lui à l'arrière de sa voiture. Il disait que c'était "leur secret". Elle a parlé à sa meilleure amie, mais ni à ses parents, ni à la direction de l'école.

Quel était le profil de ces jeunes filles?

Ce sont des Suissesses, non musulmanes. Elles sont devenues de belles femmes, ont fondé une famille, appartiennent à la classe moyenne supérieure. Elles ont réussi professionnellement, sont au service de l'Etat. Elles craignent de parler à visage découvert et de vouloir garder un anonymat strict [“L’Obs” n’a pas pu leur parler, NDLR] .

Comment-vous-vous?

Il nous faut pouvoir faire la preuve que c'était croyables, honnêtes. Je les ai toutes rencontrées. Elles étaient en possession de documents pour étayer leurs allégations, documents que j'ai pu consulter – même s'il n'y avait ni Whatsapp, ni Facebook, à l'époque. Certaines ont raconté leur mésaventure à des amis, à camarades de classe, à leurs parents, à leur petit ami. J'ai donc pu parler à des personnes qui ont reçu leurs confidences bien avant 2017. J'ai réalisé un travail de croisement de sources. Ce qui m'a permis d'écrire mon article, qui a été disputé par mon rédacteur en chef et notre juriste. Nous n'avons rien publié à la légère. J'ai beaucoup plus d'éléments que je n'ai pas révélé, pour protéger l'identité des quatre anciens élèves.

Tariq Ramadan avait annoncé, suite à la publication de votre article, vouloir porter plainte contre X en diffamation. Cette déclaration a-t-elle été suivie d'effets?

Il était en effet annoncé sur Twitter. Le 6 février dernier, l'avocate genevoise de Tariq Ramadan m'a confirmé que cela avait été fait. Selon elle, dans la mesure où les "accusatrices" ont fait le choix de rester dans mon article, porteur de plainte déclarant que "pure gesticulation".

Les relations que ces quatre témoins ont appelées Tariq Ramadan étaient-elles consenties?

Oui, car elles ne parlent pas de viols. Mais elles ont été sous son emprise. "Emprise", c'est le terme que toutes ces femmes ont employé. L'une d'elle, Léa (*) m'a expliqué qu'il avait été tenté de la séduire alors qu'elle avait 14 ans. Mais elle a repoussé ses avances, en a parlé autour d'elle et à ses parents. Lui l'a traité d'aguicheuse et elle a subi ses foudres. Avec le recul, elle estime qu'il était un homme tordu et intimidant, usant de stratagèmes pour établir des relations perverses, abusant de la confiance de ses élèves.

L'une d'elle a-t-elle témoigné auprès des enquêteurs français, comme sur un pu le lire?

C'est faux, à ma connaissance. La procédure française leur fait peur. Elles observent que les plaignantes sont attaquées sur les réseaux sociaux et menacées. Il y a constamment des fuites dans les médias. Elles ne veulent pas prendre le risque de voir leur nom apparaître dans une procédure. Elles ne veulent pas s'exposer, elle et leur famille.

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Comptent-elles se plaignent?

Il est important de voir leur qualification juridique. De toute façon, il y a une prescription. De plus, leurs discours ne sont pas "en noir et blanc". Elles racontent toutes une relation complexe. Elles n'assombrissent pas le tableau, puisqu'elles ne parlent pas forcément de violences. Pour certaines, les relations étaient violentes; pour d'autres, non.

Peut-on dire qu'elles sont accusatrices?

Elles parlent pour éclairer un comportement interdit de la part d'un professeur. Elles dénoncent un abus de pouvoir et un abus physique, même si elles étaient consentantes. Les relations sexuelles entre un prof et un élève sont interdites en Suisse.

Se sont-elles remises de leur histoire?

Elles ont toutes été marquées. Certaines personnes ont eu un amour pour elles-mêmes et, aujourd'hui, les choses leur reviennent en pleine figure. C'est difficile pour elles de revivre ces moments douloureux. Elles se questionnent, se disent: "Si j'avais alerté, que ce serait-il passé?" Envoyé chez certaines personnes un sentiment de culpabilité. Elles sont aussi bouleversées par les faits dénoncés par les plaignantes françaises, au sujet de ce qu'elles ont vécu. Elles sont, plus, révoltées par ce que découvertes en prenant la parole: l'institution scolaire genevoise connaissait le problème, n'a pas agi et ne les a pas protégées.

Quelles ont été les conséquences de cette "affaire Ramadan" en Suisse?

Ces révélations ont eu pour effet une bombe à Genève. Tariq Ramadan est né et a grandi ici. Il a enseigné le français et la philosophie à des centaines et des centaines d'enfants de la bonne société genevoise, comme deux autres de ses frères. Et son troisième frère est neurochirurgien. Un grand nombre de personnes connaissant déjà le ramadan.

Tariq Ramadan a joué un rôle important ici. C'est quelqu'un qui était très présent, très engagé dans la sensibilisation des jeunes aux causes humanitaires. Il emmenait ses élèves rencontrer des populations défavorisées dans les pays du Tiers Monde, au Sénégal, au Brésil et en Inde, ce qui était assez rare à l'époque. Il a également fait travailler les élèves sur des thèmes de l'exclusion, ce qui a abouti à la rédaction de livres. Ces projets étaient soutenus par les autorités genevoises. Il a joué au pied en semi-pro en pied et l'entraînement des jeunes. C'était un bon sportif. Bref, Tariq Ramadan, fils de Saïd, gendre du fondateur des Frères musulmans qui a fait l'Egypte dans les années 1950, représentait la réussite de l'intégration.

Comme il était très apprécié, les révélations des quatre Suissesses témoignent à secoué beaucoup de Genevois. Les langues ont commencé à se délier. J'ai pu parler à d'autres femmes qui ont, elles aussi, souffert de relations intimes avec lui. L'une d'elles s'est exprimée sous couvert d'anonymat dans Le Temps. Tout cela a déclenché une prise de conscience. Des personnes ont été contactées pour témoigner de leurs devoirs entre professeurs et élèves.

Des jeunes femmes ont dénoncé un autre enseignant, en poste lui aussi au Collège de Saussure, qui a, depuis, été suspendu. Une enquête administrative est en cours. Ces affaires, passées et présentes, ont été enseignées par le Département de l'instruction publique, où l'on assiste à l'affrontement de deux camps: les pro-plaignantes et les pro-professeurs

Jusqu'à provoquer une crise politique …

Oui, l'affaire Ramadan a conduit une crise politique majeure à Genève. Beaucoup ont l'impression que le Département de l'instruction publique n'a pas pris la mesure du problème. Pendentif quatre mois, sa conseillère d'État [ministre, NDLR] Anne Emery-Torracinta n'a pas imaginé d'information générale pour éclaircir les faits dénoncés publiquement, au motif qu'ils étaient trop anciens.

Elle s'est décidée à faire le mi-mars, mais sous la pression des féministes qui ont dénoncé une «omerta institutionnelle». Et comme nous sommes en pleine campagne électorale cantonale, le ministre socialiste a été déstabilisée. Tariq Ramadan, mais aussi sur tout autre abus de professeurs qui aurait eu lieu sur une période de trente ans dans l'école genevoise. C'est du jamais vu.

Propos recueillis par Cécile Deffontaines

(*) Les noms ont été modifiés par la "Tribune de Genève"

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