“Mes provinciales” , “Sonate pour Roos”… La sélection cinéma de “l’Obs”

“Mes provinciales” , “Sonate pour Roos”… La sélection cinéma de “l’Obs”


♥♥ "Mes provinciales", par Jean-Paul Civeyrac. Drame Français, avec Andranic Manet, Gonzague Van Bervesseles, Corentin Fila (2h16).

Etienne traîne sa nonchalance d'adolescent romantique de son Lyon natal à Paris, où il entame des études de cinéma. A la fac, il se trouve avec Jean-Noël et Mathias, le pragmatique et l'idéologue, l'homo qui a remisé son attirance pour lui et l'ayatollah du bon goût aux avis péremptoires. Deux amitiés qui vont se montrer difficiles conciliables. Côté amour, son premier ministre, Lucie, restée dans la province, ne survit pas à l'éloignement et à l'attirance d'Étienne pour ses colocataires qui se suivent et ne se ressemblent pas: Valentina, la rêveuse, défie sa conception à géométrie variable de la fidélité en se référant aux écrits de Pascal (coucou "Ma nuit chez Maud"!) dont "les Provinciales"; Annabelle, la zadiste à fleur de peau, la sensibilité aux heurts du monde. Sans oublier Barbara, sa collègue de petit boulot, qui accompagne son fils cauchemar d'aspirant artiste: la vie active.

Que sont les utopies de la jeunesse devenues? Le septième art en est-il encore un? Et, surtout, peut-on filmer aujourd'hui comme si nous étions dans les années 1970, sous forme d'hommage à la Sainte Trinité Eustache-Garrel-Rohmer? A ces questions, Jean-Paul Civeyrac («Ni d'Eve ni d'Adam», «Mon amie Victoria») répond avec une inégale inspiration. Son récit d'apprentissage de deux heures et quart, en noir et blanc, aligne les noms d'auteur et les considérations littéraro-cinématographico-existentielles avec la classe mollesse d'un premier ministre de la classe. Et vas-y que j'arpente Paris la nuit en égrenant les belles phrases de Novalis, et vas-y que je compare les mérites de Dario Argento et de Lucio Fulci, et vas-y que je cite Gustave Thibon dans le texte. "Etre dans le vent: une ambition de feuille morte." Et c'est une endive qui le dit: Andranic Manet, l'interprète d'Etienne, un sosie de Norman le YouTubeur qui rêverait d'être Jean-Pierre Léaud. "Les Inrocks" adorent.

Par hasard, Civeyrac ne se contente pas de montrer ses personnages discourir sur l'art et le cinéma, il en fait aussi. Dès qu'il regarde ses comédiennes, dès qu'Etienne partage l'écran avec ses petites amantes, le film prend vie. Diane Rouxel (Lucie), Jenna Thiam (Valentina), Sophie Verbeeck (Annabelle), Valentine Catzéflis (Barbara). L'éducation sentimentale à un prix sur l'intellect d'être moins perméable à l'époque qu'à la grâce des actrices.

Nicolas Schaller

Les sorties

♥♥♥ "Sonate pour Roos", par Boudewijn Koole. Drame néerlandais et norvégien, avec Rifka Lodeizen et Elsie de Brauw (1h32).

En Norvège, ce lieu vaut, à lui seul, le voyage: une maison perdue au milieu d'un désert de neige, où, sous un ciel immaculé, on se déplace en traîneau tiré par des chiens polaires. La photographe Roos (Rifka Lodeizen), 33 ans, vient y passer quelques jours chez Louise, sa mère, ex-pianiste virtuose (Elsie de Brauw), et son jeune frère, Bengt (Marcus Hanssen). L'accueil que la réserve de la mère à sa fille est aussi glacial que le paysage. Une friction, qui remonte à son divorce, explique l'attitude de Louise. Rien ne semble pouvoir la rendre plus maternelle, plus humaine, et moins silencieuse. Jusqu'au moment où Roos lui donne la vraie raison, qu'on ne révèle pas, de sa visite inopinée.

Le scénario échappe au mélodrame grâce à la magie blanche de cette contrée. En particulier à l'interprétation, parfois bergmanienne, de ces deux femmes, qui se brûle dans un décor réfrigérant. A la fin de ce film réalisé avec sensibilité par le Néerlandais Boudewijn Koole ("Petit Oiseau", "Au-delà du Sommeil"), sur ne sait plus où s'arrête la banquise et où commence le ciel. Triste et beau à la fois.

Jérôme Garcin

♥♥♥ "Jersey Affaire", par Michael Pearce. Polar britannique, avec Jessie Buckley, Johnny Flynn, Géraldine James (1h47).

Sur l'île de Jersey, où le souvenir d'un serial violeur des années 1960, une jeune femme tombe dans les bras d'un énigmatique guide pour touristes. La police le soupçonne d'être un assassin, mais sa nouvelle fiancée prend sa défense. Coupable ou non coupable?

Premier film de Michael Pearce, ce polar décalé manifeste une maestria évidente. Non seulement le scénario est malin, mais la mise en scène est étonnante. La nature, l'environnement, le paysage sont sources de danger, malgré la beauté du coin. L'inquiétude, le doute, le noirceur: tout vient en suggestion, en touche imperceptibles. Les deux acteurs, Jessie Buckley et Johnny Flynn, génèrent une électricité à 10.000 volts. Ils illuminent le film.

François Forestier

♥♥♥ "Katie dit au revoir", par Wayne Roberts. Drame américain, avec Olivia Cooke, Christopher Abbott, Mireille Enos (1h28).

Un trou perdu des États-Unis. Katie travaille dans un couloir aux abords d'une route et de quelques mètres plus loin avec sa mère au chômage qui paie le loyer en se prostituant à domicile. Katie vend également des charmes aux hommes du coin, sans quitter son uniforme rose de serveuse et son sourire. Elle a une idée en tête: partir pour San Francisco. Et pourquoi pas avec Bruno, le nouveau garagiste, tout juste sorti de prison, dont elle tombe amoureuse.

Film de Curieux. En apparence, sur les rails d'un cinéma indépendant américain attentif aux malheurs des gens de peu. En réalité, bien plus tordu, à l'image de son héroïne qui veut le bien d'autres à tout prix. Ce rôle de sainte au purgatoire de l'Amérique, la jeune Olivia Cooke l'habite comme une très grande. Steven Spielberg ne se trompe pas: il a engagé l'actrice pour son "Ready Player One" après l'avoir repérée dans ce film.

Nicolas Schaller

♥♥ "Nico, 1988", par Susanna Nicchiarelli. Biopic italien, avec Trine Dyrholm, John Gordon Sinclair, Anamaria Marinca (1h33).

Grandeur et décadence d'une étoile des bas-fonds. Christa Päffgen, dite Nico, ex-chanteuse du Velvet Underground, ex-égérie d'Andy Warhol, ex-amie de Bob Dylan, ex-maîtresse d'Alain Delon, sillonne les routes, donne des interviews, se come à mort, et s'autodétruit avec efficacité.

Le film couvre les deux dernières années de la vie de Nico, entre Paris et Prague, et reprend les éléments de la légende. Morte à 49 ans de suites à une chute à vélo, Nico reste l'héroïne d'une descente aux enfers. Susanna Nicchiarelli, qui a été collaboratrice de Nanni Moretti, raconte cette vie carbonisée en scènes puissantes (le concert en Hongrie). Epouvantable et fascinant.

François Forestier

♥♥ "Mes merveilles", par Angela Robinson. Biopic américain avec Luke Evans, Rebecca Hall (1h50).

C'est en période de vie professionnelle (avec son épouse, il inventa un détecteur de mensonges), personnelle (il forma un couple à trois avec deux femmes bi) et sexuelle (il pratiquait le bondage) que William Marston, professeur en psychologie, créa Wonder Woman dans les années 1940. Une BD alors franchement féministe et fétichiste tendance lesbienne SM, accusée de tous les maux par les ligues de
vertu américaine et victime d'autodafés. Détails oubliés that this film, he is all over the model, rememore en raining matching of the intimite and the work. Mais ça donne envie d'une adaptation enfin fidèle du sulfureux comique.

Xavier Leherpeur

♥♥ "Notre enfant", par Diego Lerman. Drame argentin, avec Bárbara Lennie, Daniel Aráoz, Claudio Tolcachir (1h35)

Malena, médecin de 30 ans, veut adopter un enfant. De nuit, elle roule vers un hôpital de campagne, où une femme accouche. Mais quelque chose a choisi la cloche. D'ailleurs, les obstacles vont s'accumuler. Tentative d'extorsion? Maladresse bureaucratique? Au fond, qu'est-ce qu'être mère? Diego Lerman ("Refugiado") ne tombe jamais dans le prêchi-prêcha, et posent les bonnes questions, déchirantes. Ainsi, cette invasion de sauterelles, quasi biblique, souligne la solitude du personnage, sa dévastation émotionnelle, la délitement de ses certitudes de femme aisée. Bouleversant par moments, le film est, selon le réalisateur, "un road-movie moral". Définition de Parfaite.

François Forestier

♥ "Allons enfants", par Stéphane Demoustier. Comédie dramatique française, avec Cloé Demoustier, Paul Demoustier, Vimala Pons (0h59).

Cléo, 3 ans et demi, et Paul, fils frère jumeau, se perdent dans le parc de la Villette. L'enfance buissonnière a inspiré de très beaux films, des "Quatre Cents Coups" de Truffaut au new-yorkais "le Petit Fugitif". Le gamin fugueur face aux méandres de la ville est source de poésie.

Stéphane Demoustier (frère de l'actrice Anaïs), dans cette fiction semi-improvisée avec ses deux enfants, court en vain après. Il faut qu'entre en scène Vimala Pons ("les Garçons sauvages"), dans le rôle d'une femme qui rencontre avec la petite Cléo réconforte, pour qu'il passe vaguement quelque chose. Un peu léger.

Nicolas Schaller

♥♥ "Jeu de nuit", par Jonathan Goldstein et John Francis Daley. Comédie policière américaine, avec Jason Bateman, Rachel McAdams (1h40).

Amateurs compulsifs et compétiteurs impitoyables de jeux de société, Annie et Max sont invités à une partie de meurtre qui s'avère plus réaliste que prévue.

Un savoureux et parodique, porté par des répliques pétillantes de second degré et des acteurs impeccables dans l'autodérision.

Dommage que le final, inutile digression du côté du film d'action, et la réalisation, trop sage mise en images, n'atténuent quelque peu notre plaisir.

Xavier Leherpeur

♥ "Escobar", par Fernando León De Aranoa. Biopic américano-franco-espagnol, avec Javier Bardem, Penélope Cruz, Peter Sarsgaard (2h03).

Gloire et décadence de l'empereur colombien de coke, racontées par sa maîtresse, la journaliste-star Virginia Vallejo. Soit l'énième fiction sur Pablo Escobar après "Paradis perdu" avec Benicio Del Toro et la série "Narcos". Imaginez les raisons qui poussent Javier Bardem à initier ce projet: il lui permet de livrer une nouvelle performance monstrueuse et de partager quelques scènes savoureusement outrancières avec son épouse, Penélope Cruz, glamour et vulgaire à souhait.

On comprend moins, en revanche, pourquoi cette litanie bedaine, pourquoi les Colombiens parlent en anglais et jurent en espagnol, ni pourquoi le film a lancé sur l'alerte de la farce pour virer à la guignolade post-scorsesienne. Si "Narcos", la série, devrait digne de sortir dans les salles, "Escobar", le film, ressemble à un épisode de feuilleton télé.

Nicolas Schaller

♥ "Les étrangers: proies de nuit", par Johannes Roberts. Film d'horreur américain, avec Bailee Madison, Christina Hendricks (1h26).

Par une nuit profonde, une famille débarque dans un préfabriqué sinistre qui justifierait à lui seul un demi-tour sur les chapeaux de roue, avant d'être poursuivie par des tueurs masqués. Le scénario écrit à quatre mains pille les classiques (tout le John Carpenter mais aussi "Vendredi 13" et "Shining") et la mise en scène néglige son étendue pour se reposer sur de très classiques effets de hors-champ. Avec, en revanche, des jeux plus pervers sur l'obscurité.

Xavier Leherpeur

♥ "Larguées", par Eloïse Lang. Comédie au féminin français, avec Miou-Miou, Camille Cottin, Camille Chamoux (1h32).

Deux sœurs que tout sépare, une autre libérée, l'autre mère au foyer coincée, conduite leur mère dans un voyage à La Réunion. Les clichés et les archétypes sont au programme de cette comédie féminine qui est en train d'être féministe, en dépit de quelques fautes de goût, finit par faire sourire, moins par la finesse de son humour que par le bagou des deux Camille (Cottin et Chamoux) ainsi que le charme toujours piquant de Miou-Miou.

Xavier Leherpeur

♥♥ "Jean Ziegler, l'optimisme de la volonté", par Nicolas Wadimoff. Documentaire franco-suisse (1h36).

Héritier putatif de Sartre et Beauvoir qui adoubèrent ses premiers écrits, vénérant le Che, Allende et la révolution cubaine, le Suisse Jean
Ziegler est plus de soixante ans et un infatigable pourfendeur de toutes les iniquités sociales.

Un résumé lapidaire du parcours de cet homme de gauche et de droite, pour qui le livre ou le discours ne sert à rien n'aident pas à l'émancipation. La caméra intuitive d'un de ses anciens étudiants capte ici avec complicité ce corps et cette pensée en mouvement, mais sans toujours la réflexion critique sur ce penseur passionné autant que passionnant.

Xavier Leherpeur