Yôko Ogawa : “Lorsque j’écris, j’ai l’impression d’aller dans le pays des morts”

Yôko Ogawa : “Lorsque j’écris, j’ai l’impression d’aller dans le pays des morts”


Disons-le une bonne fois pour toutes. La rencontre avec les textes de Yôko Ogawa, l'une des écrivains les plus singulières et les plus captivantes de la littérature contemporaine, est un de ces chocs qui ne se souvient jamais dans une vie de lectrice. Après le premier coup d'état, le long compagnonnage, l'amour véritable, certains numéros deviennent parfois comme ces accompagnant dans la vie, ses heurts, ses joies et ses chagrins. Ogawa, ce qui est la ligne épurée de l'Aria des Variations Goldberg de Bach, l'ostinato déchirant d'un impromptu de Schubert, le motif têtu d'une sonate de Fauré.

«La lecture des otages», «La cristallisation du secret», «La lecture des otages» aussi, voiture à chaque fois qu'on ouvrait, sur l'impression troublante de se retrouver comme face au miroir d'Alice, qui permet de passer de l'autre côté. Là où parlent les absents, d'où sonne «l'inflexion chère des voix qui sont là» . Il y a beaucoup de silence dans l'œuvre d'Ogawa, qu'on verrait bien comme une cousine de Modiano, pour les atmosphères ombreuses et ouatées qu'elle tisse, même si chez elle, tout bascule dans le bizarre et l 'étrange. Le silence donc, voiture chez Ogawa, les pianos ne font pas plus de musique, ou seulement à l'attention de ceux qui tendent l'oreille, les personnages, insondables, chuchotent et esquissent des danses.

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Dans son dernier roman, «Instantanés d'Ambres», l'écrivain brode à nouveau autour de thèmes qui lui sont chers. Il y a cette maison étrange avec des enfants reclus et laissés à eux-mêmes qui doivent leur taire leurs noms d'avant, depuis que leur mère leur a donné de nouveaux, noms de pierres, pris au hasard dans une encyclopédie qu'ils feuillettent inlassablement: ils s'appelleront désormais Agate, Ambre, Opale. Il ya une narratrice qui tente de jouer du piano sans faire du bruit, il y a le fantôme d'une petite fille morte qui se glisse au creux de l'oeil de son frère, Ambre, et revit furtivement comme dans les ombres projetées le soir par la lanterne magique dans la chambre du Narrateur de la Recherche du Temps perdu. La petite morte revit dans l'œil d'ambre de son frère. L'ambre: ce fossile qui garde le mémoire du passé, les traces de ce qui était et qui est toujours la métaphore la plus exacte du travail d'Ogawa.

La mystérieuse romancière était de passage à Paris. Joie Rendez-vous fut pris. Chez son éditeur, Actes Sud, on s'assit en face d'un, la traductrice chez nous, comme un étrange cérémonial. Je plaçai mon téléphone en «enregistrement». Je commençai à dérouler mes questions, trop bavardes. La plongeuse dans un abîme de perplexité. Elle répondait, en japonais, une musique à laquelle je ne comprenais rien . Entre nous, la traductrice qui elle aussi s'arrêtait face aux mots, les pesait, les traduisait. Bref, ce fut entretien cousu de silences et de chuchotements. Si ténu que quand je suis tombé le décrypter, je réalisais … que je n'entendais rien dans mon enregistrement. Ne restait que mes notes griffonnées. Les voilà.

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BibliObs. Il y a toujours beaucoup de silence dans vos livres. Par exemple cet harmonium qui fait de la musique sans bruit.

Yôko Ogawa. L'harmonium n'est pas totalement silencieux. C'est juste qu'il n'y a pas les enfants qui entendent la musique qu'il joue. C'est ça qui m'intéresse dans l'instrument de musique. Quand on joue de la musique, il n'y a pas de mots, on ne parle pas. J'ai souvent mis en scène des musiciens, qui étaient incapables d'exprimer ce qu'ils ressentaient et qui était déjà par la musique ou par la danse, comme Opale dans «Instantanés d'Ambre». Le roman, c'est le contraire du silence. C'est plein de mots. Moi, j'aimerais que mes romans ne soit pas cette accumulation de mots. Mais seulement une musique pour le lecteur. Les mots, ce sont des chaînes, des entraves. J'aimerais pouvoir me libérer de cela. Exprimer, sans passer par ces menottes que sont les mots.

Marguerite Duras disait qu'écrire, c'était crier sans bruit.

Ah mais voilà, c'est exactement ça, et bien mieux dit que moi! Vous voyez, je suis maladroite pour m'exprimer. J'aime beaucoup «Moderato Cantabile». Tiens, il y a d'ailleurs aussi un professeur de piano, et un motif musical qui revient.

Les enfants d'Instantanés d'Ambre ont des noms de pierre. C'est ce qu'il y a de plus non-organique, de froid, non?

J'aime les pierres et les fossiles. Les choses aux contours nets et précis, qui s'installe dans la main. Les grandes étendues sans limites m'angoissent. L'océan par exemple.

C'est vrai que la mer est toujours angoissante dans vos livres. Alors que bizarrement, il ya toujours des étendues de glace.

Je préfère bien la glace à l'eau [à ce moment-là, alors qu’en général, elle reste toute droite et parle très doucement, elle fait un «brrrr»]. Comme une patinoire [son roman «Parfum de glace» se passe intégralement dans une patinoire, NDLR] . C'est bien délimité. A la plage, je tourne le dos à la mer, je préfère aller ramasser les coquillages. En fait, oui, j'aime bien les choses petites. Qui reste dans la main.

Pourquoi on peut exposer, comme dans votre roman «Le Musée du silence»? Cet étrange musée qui veut montrer une collection d'objets, dont chacun raconterait, ou plutôt résumerait, la vie d'une personne décédée?

Pas forcément pour tout collectionner. Mais c'est vrai, on peut voir tellement de choses dans un petit objet. Il y a tout, si on est attentif. Quand j'étais petite, j'avais un microscope, je passais des heures à observer un brin d'herbe, une pierre, dans tous ses détails. Quelques romanciers sur une vision plus vaste du monde. Ils écrivent des fresques, qui embrassent de façon large l'époque. Moi, c'est le contraire, j'ai une vision microscopique des choses. Je suis comme une myope. J'ai besoin de regarder de très près, très longtemps, pour bien voir. C'est cette matière que j'utilise dans mes romans.

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Vos personnages sont comme les objets que vous scrutez dans votre microscope?

Je les observe oui. Avec intérêt. Je ne me sens pas du tout démiurge. Ce ne sont pas des pantins dont je tire les ficelles. Ils vivent leurs vies. Moi, je suis en retrait, je me contente de l'observateur. Je ne suis pas un microscope, je suis aussi un micro-enregistreur. J'essaie de ne pas intervenir. C'est difficile, il faut résister à l'envie de diriger. Mais quand on reste à l'écart, ils restent libres et, fort heureusement, vous échappent. Dans la scène du livre où opale danse, j'ai été fort surprise qu'elle décida finalement de la maison!

En fait, vos personnages sont comme des fantômes qui vous hantent?

Est-ce que ce sont des fantômes? Je ne sais pas. Les fantômes, ils vous hantent, dans votre propre maison. Mes personnages, ils sont dans un autre espace-temps. Et moi, je voyage entre les deux. Lorsque j'écris, j'ai l'impression d'aller dans le pays des morts. Et d'aller ramener les mots. C'est très difficile, car il faut vraiment tendre l'oreille pour comprendre le langage des morts.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée des Instantanés d'Ambre, ces trois gamins vivant dans leur maison?

J'ai été très marqué par la lecture du journal d'Anne Frank. C'était le point de départ pour moi. Cela m'intéressait de raconter l'enfermement. Et ce qui sort de l'enfermement. L'imagination, la magie, l'évasion. Il me semble que dans un espace étroit, une grotte, une cavité [Il y a beaucoup de grottes et de cavités dans les romans d’Ogawa, NDLR] vous êtes obligé de vous arrêter et d'être attentif au moindre détail. L'observateur, longuement. Et ça pour moi, c'est le début du roman. J'avais été aussi fasciné par un petit flipbook. A partir de ce flipbook, j'ai vu apparaître devant moi l'encyclopédie qui feuillettent les enfants, où ils vont trouver leurs nouveaux noms, et où revient le fantôme de leur petite sœur morte. J'avais mis le flipbook dans mon cahier de graines.

Votre cahier de graines?

C'est là où je conserve toutes mes semences d'écriture. C'est un joli cahier où j'accroche plein de post-it. Il y a des conversations que j'ai entendues, dans la rue ou ailleurs. Des articles que j'ai lus. Je suis comme un jardinier, j'attends que ces fils poussent. Un jour, l'une d'elle éclate et je peux me plonger dans un roman ou dans une nouvelle.

Et quelle est la dernière graine que vous avez épinglée dans votre cahier?

Un article du «National Geographic» qui parle des larmes des tortues. Il parait à cause du sel, les papillons viennent le boire, les papillons se nourrissent des larmes. Et elles, les tortues, elles les dissident se posent là, près de leurs yeux. Sur verra si les larmes donneront quelque chose.

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Certainement. Il y a toujours des histoires d'yeux dans votre roman. Des cristallins, des cornées, des orbites …

Euh, oui, c'est vrai, vous avez raison. On en revient toujours à ça. Un œil, c'est un petit objet aux contours bien définis. Et bizarrement, un œil, une oreille, voilà, ça m'a fait vibrer.

Propos recueillis par Doan Bui

Instantanés d'Ambre,
par Yôko Ogawa,
Actes Sud, 304 p., 22,50 euros.

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